jeudi 18 mars 2010

pieds

Pour faire les pieds... avec, en tête, Le Chat Botté de Thomas Fersen...

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Le jour, je m’appelle Jules Marin…



Le jour, je suis donc un simple Jules, efficace et discret compagnon d’une petite commerçante de province, et qui ne semble vivre qu’à travers elle. On dirait que je m’attache à rester dans son sillage, dans son ombre ; tout le monde constate que je lui obéis au doigt et à l’œil, que je la suis pas à pas. Adèle a dû me choisir en tenant compte de mon apparence et de mon allure ! Je passe partout, bien propre, ni laid, ni beau, tout sauf remarquable, impossible à convoiter, présentable sans risque. Dans la boutique, je représente pourtant l’élément mâle indispensable, pratique, la botte secrète que l’on sort quand il faut dynamiser la vente. La patronne m’appelle en dernier recours pour convaincre l’indécise à qui je donne mon avis. D’une voix sirupeuse, apaisante, encourageante, mais sûre et virile à point, je me répands en compliments sur un pied plat rendu « gracieux », des semelles compensées si « confortables », un talon qui « affine vraiment » le mollet, un bout pointu qui assure un certain « style », une bride qui « relève merveilleusement » ce modèle classique… Puis je m’efface, je réintègre ma boîte, pardon ma place, derrière la caisse, où je finaliserai la transaction quelques minutes plus tard et gratifierai la cliente d’un ultime sourire. Les affaires se portent bien, un peu grâce à moi tout de même ; les jours s’écoulent dans une répétition tranquille et le défilé quasi permanent de dames plus ou moins affriolantes ; l’équilibre se maintient dans notre magasin, ouvert tout le jour et justement appelé « Aux pieds Marin » !


Cependant je m’y ennuie…


La nuit, c’est autre chose… depuis cette fois où, par hasard ou désœuvrement, j’essayai cette sandale féminine à pompon dont la languette rose et si douce procura à mon cou-de-pied une sensation formidable. Du coup j’enfilai la paire ; je me revois déambuler dans la réserve en prenant des poses devant le miroir ébahi ! Le soir j’avais emporté ma sensuelle trouvaille à l’appartement et attendu jusqu’au dimanche suivant… Lorsque ce jour-là Adèle partit à la messe, dont elle était une fidèle, je lui empruntai un dessous combiné assorti et me chaussai des voluptueux souliers. Mon reflet fut une révélation. De week-end en week-end, j’ai ensuite travaillé ma tenue jusqu’à un résultat plus que satisfaisant à mes yeux, résolu à me pimenter un peu l’existence. Adèle faisait peu de cas de nos nuits depuis belle lurette, nos partages et ébats nocturnes s’étaient réduits et espacés jusqu’au néant total, aussi je partis bientôt chaque soir à l’aventure, bien tranquillement. Le poker devenant à la mode, j’ai quand même prétexté l’ouverture d’un nouveau club au bout de la presqu’île pour m’évader sans qu’Adèle ait le moindre soupçon. La nuit, désormais, je parcours la confluence en devenir, entrouvrant mon imperméable pour exhiber mes atours coquins devant les passants intéressés, et il y en a ! A ceux qui m’accostent, je révèle mon nom de gloire, Rose Langue, en hommage à la mule couleur tendre qui un jour m’avait ouvert au plaisir. Je m’exhibe et les suis… La nuit, vous avez compris, je prends mon pied ! 
 

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