samedi 30 septembre 2017

perdre

Parmi tous les romans de cette rentrée littéraire d'automne, j'ai choisi dans la liste de ceux qui semblent promis à la consécration celui d'Alice Zeniter , L'Art de Perdre, aux éditions Flammarion.

L'auteure entreprend de tisser l'histoire d'une famille kabyle sur les trois dernières générations, à travers l'en-quête de Naïma, parisienne d'aujourd'hui, à la recherche de ses « racines ». C'est partir à l'aventure ! Car la jeune femme se heurte à la langue lorsqu'elle questionne Yema, sa grand-mère, mais surtout aux nombreux silences de son père, Hamid, et ces non-dits la perturbent en même temps qu'elles aiguillonnent sa curiosité. Pourquoi, comment, Ali et Yema, ses grands-parents avec tous leurs petits, se sont-ils retrouvés en France en 1962, débarqués à Marseille puis ballottés dans plusieurs camps avant d'atterrir dans une cité de Flers dans l'Orne ? Pourquoi son père Hamid n'a-t-il jamais envisagé depuis de retraverser la Méditerranée, de revoir l'Algérie ? Comment Naïma peut-elle vivre, elle, dans la société actuelle, avec son apparence et son prénom, sans savoir vraiment d'où elle vient, sans comprendre ce qui a fait son identité ?

La raison principale pour laquelle j'ai finalement sélectionné cet épais volume, plus de 500 pages, en plus d'avoir noté les nombreux commentaires élogieux de libraires ou chroniqueurs en plusieurs sites, est très personnelle. En 1962 j'avais 6 ans et habitais un village de l'Orne où ma mère était directrice de l'école publique de filles. Nous occupions de ce fait un logement communal et notre grande maison accueillit au cours de cette année-là des familles qui, je le compris bien plus tard parce qu'on ne m'expliqua rien sur le moment, venaient d'Algérie. Après leur départ je ne trouvai plus mon jouet préféré, un « baigneur ». Cette poupée disparue me manquait beaucoup et quand je questionnai ma mère, elle me répondit l'avoir donnée à l'un des enfants qui s'étaient « réfugiés » chez nous. Je crois que j'acceptai bien la chose mais dans ma tête j'ai remué longtemps ce nouveau mot que je trouvais inquiétant et cet épisode d'enfance exceptionnel et mystérieux.

C'est ainsi que j'ai été particulièrement réceptive en découvrant le sujet déployé par Alice Zeniter, ornaise comme moi, dont la famille aurait pu faire partie de ce souvenir. J'ai découvert un récit sensible, impressionnant, habilement conté et très documenté. Malgré les zones d'ombre et les dangers, Naïma tente humblement de se reconnaître, de se construire, elle s'accroche et parvient à recomposer les étapes du parcours de sa famille, un puzzle qui s'articule parallèlement à l'Histoire mêlée de nos peuples, abordant aussi la condition des femmes et tout ce qui est tolérance, solidarité, liberté.

Alice Zeniter a l'art d'écrire, emportant sans effort le lecteur à sa suite pour lui faire partager les épreuves, les doutes, les émotions. Bravo pour ce travail libérateur savamment articulé, message vibrant d'humanité, et si beau texte ! Pour ne pas perdre au moins la mémoire...

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