1900

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Personnages


Louis de Montereau, dit Louis le Bordelais, ou encore P'tit Louis, voit le jour à Paris le 17 novembre 1870. Sa famille d'origine noble possédait encore des terres au début du XIXème siècle aux alentours de Bordeaux mais de sombres affaires ont entraîné pertes, faillites et déchéances ; les parents de Louis, fuyant la honte, se sont réfugiés dans la capitale l'année précédant sa naissance.

L'enfant unique se révèle doué. Les espérances de Gabrielle et Edmond de Montereau reposent sur lui.

Louis, dès son plus jeune âge, présente un physique ingrat, aux formes disproportionnées. Il n'a malheureusement hérité ni des traits fins de sa mère ni de la prestance de son père. Sa taille demeure inférieure à la moyenne, ce qui provoque de nombreuses railleries à son encontre et lui vaut ce surnom de P'tit Louis pendant toute sa scolarité.

A l'école ses maîtres remarquent vite son intelligence et également son oreille musicale. Ses résultats lui permettent d'obtenir des bourses d'études non négligeables et l'autorisent à faire des choix. Il obtient son admission à la Faculté de Médecine de Paris. Cela convient parfaitement à sa nature généreuse et altruiste.

Amateur de musique, il assiste à de nombreux concerts en compagnie d'autres étudiants. Au cours d'une de ces sorties, il fait la connaissance de Yolanda, jeune et jolie Italienne aux yeux d'un noir ardent, soliste renommée. Le coup de foudre est réciproque. Après quelques semaines de passion amoureuse, Yolanda persuade Louis de l'accompagner à Venise où résident ses parents et où justement un concert est programmé. Elle le fait embaucher par la direction artistique pour diverses opérations de manutention des instruments au cours du voyage... C'est le début d'un belle idylle ! Ils se marient au cours de ce séjour en Italie...


En 1900, Yolanda et Louis le Bordelais sont à Paris. Louis exerce la médecine, Yolanda poursuit sa carrière musicale, ils n'ont pas encore d'enfant.

En ce bel après-midi de juin, Yolanda prévoit de retrouver sa jeune amie Alice quelque part sur les lieux de l'Exposition Universelle qui actuellement bat son plein. Les deux femmes se sont rencontrées dans un salon réunissant quelques artistes : Alice a conquis l'amitié de Yolanda par son talent, son désir d'aventures, sa culture, ses connaissances, sans compter cette passion pour la région lyonnaise où se trouvent ses racines et dont elle parle toujours avec tant de tendresse..

Alice est actuellement hébergée par son oncle, encore un Louis, dit le Lyonnais, ou encore le Toqué, qui entretient sa nièce et la suit partout pour vérifier qu'elle ne dépense pas inconsidérément son argent. Mais le bonhomme se montre aussi, disons intéressé : fou de sexe, il est très attirée par la chair fraîche de la jeune femme et se verrait bien profiter également de la superbe et mûre Yolanda.


Les quatre personnages, Yolanda, Alice et nos deux Louis, se donnent rendez-vous au seuil de l'attraction « Rue de l'Avenir »... Alors qu'ils s'apprêtent à emprunter le révolutionnaire tapis roulant, « bien bruyant tout de même » remarque la musicienne, celui-ci se bloque soudain ; un hurlement s'élève ! Quelques mètres plus loin là-bas, un être étrange, sans âge, dépenaillé, vient de s'effondrer. Un cri terrifiant de douleur a accompagné sa chute.

Louis le Bordelais se précipite pour lui porter secours et reconnaît avec stupeur Archibald le guérisseur, croisé autrefois dans une herboristerie proche de la faculté alors que le futur médecin s'informait des vertus de certaines plantes... La surprise ranime le coquin qui avait, il faut bien le dire, simulé le malaise pour attirer attention et pitié. Les retrouvailles sont chaleureuses entre Louis et Archibald. Celui-ci apprend à son ami la faillite récente de son échoppe ; il avoue désormais errer en solitaire dans les rues de Paris et régulièrement dormir sous les ponts...

Remis de ces émotions, le petit groupe composé désormais de cinq visiteurs enthousiastes part à la découverte de l'Exposition. En fin de journée, ils se séparent à regret et Yolanda propose naturellement qu'ils se revoient pour dîner dans quelques jours, chez elle : ils referont le monde, pourquoi pas !, autour d'un bon plat mitonné par l'Italienne et accompagné de breuvages savamment choisis par son mari, un connaisseur !



2

Début de soirée


Yolanda rabat très doucement le couvercle sur le clavier, caresse amoureusement le bois de l'instrument, repousse le tabouret rond au pied ouvragé, se lève en défroissant sa longue jupe, et se dirige vers la fenêtre qui donne sur la rue. En cette fin d'après-midi du 5 juillet 1900, malgré la canicule, de nombreux passants se pressent sur les trottoirs. Certains s'aventurent prudemment sur la chaussée pavée que se disputent quelques étonnantes automobiles flambant neuves et de vétustes attelages. Jamais il n'y a eu autant de monde à Montmartre, jamais il n'y a eu autant de monde à Paris. L’Exposition draine une foule incroyable. La Cigale, cette salle de concert toute proche où la soliste se produit depuis le printemps, sous la direction de son ami
Camille, affiche complet chaque soir : en plus des habitués, le spectacle attire des provinciaux, montés exceptionnellement à la capitale, et une foule d'étrangers aux langages colorés, tous avides de divertissements typiquement parisiens.

Pour Yolanda c'est relâche ce soir ; elle se prépare à recevoir Alice et l'oncle de celle-ci - ce Toqué que toutes deux surnomment aussi en secret le Libidineux - ainsi que le sympathique Archibald, si original et passionné... Quant à son Louis à elle, revenu tard ce matin de la Salpêtrière, il a expédié son déjeuner puis s'est accordé une courte sieste réparatrice avant de s'enfermer dans son bureau. Il se plaît à ingurgiter quotidiennement quelques chapitres de ses encyclopédies. Elle distingue des bruissements de papiers et l'entend aussi marmonner, soupirer ou s'extasier parfois. Il sortira sans doute de sa tanière à la dernière minute, comme d'habitude, lorsque les invités chahuteront si fort qu'il ne pourra plus se concentrer...

Allons, au travail, le repas ne va pas se faire tout seul ; Victorine, la bonne que Yolanda partage, par économie, avec ses beaux-parents, ayant brusquement demandé son congé, voilà Madame obligée de se mettre aux fourneaux... Aux risques et périls de la compagnie, se dit-elle. Sans compter qu'elle doit protéger ses mains ! Outils de travail et de plaisir...

Avec cette chaleur, elle s'est finalement décidée pour un menu léger ; inutile de prévoir un potage, ils n'auront certainement pas besoin, particulièrement aujourd'hui, de se réchauffer. Ils attaqueront d'entrée la matelote au vin blanc, dont elle sait pouvoir retrouver la recette dans un numéro du magazine Cordon Bleu prêté par Alice. Son amie, en déplacement à Lyon au début du mois, pour le vernissage d'une exposition, s'était d'abord proposée de s'arrêter en route dans une ferme bressane pour en rapporter une belle poularde. Mais Yolanda l'en avait dissuadée, craignant que la volaille ne se gâte au cours du transport. Le poisson sera plus digeste et Victorine connaît un poissonnier des Halles qui la fournit toujours en marchandise de qualité, à un prix abordable. Pour le dessert, la maîtresse de maison hésite encore entre crème au chocolat et œufs à la neige...
La bonne a effectivement rapporté hier une carpe de bonne taille pour le plat principal et Yolanda envisage de l'accompagner d'une purée toute simple. Pendant que la sauce mijote, elle sort quelques pommes de terre de la réserve située près du garde-manger, entreprend le fastidieux épluchage et laisse son esprit s'égarer un moment sur la pente des souvenirs... avant de se ressaisir enfin et de balancer précipitamment les patates dans la cuvette toute proche.


Car le premier invité s'annonce d'une voix tonitruante derrière la porte d'entrée. Archibald semble avoir déjà arrosé sur le chemin le bonheur d'être invité à une vraie table ; il fréquente habituellement plutôt les berges, sous le tout nouveau pont Alexandre III, pour y recueillir les restes jetés par les promeneurs insouciants. Cet après-midi, il a quand même fait un brin de toilette aux bains-douches de Pigalle puis il s'est offert, effectivement, quelques pauses sur les boulevards, avant d'atteindre l'immeuble de Louis le Bordelais. Quand Yolanda lui ouvre enfin, il est happé, ébloui par le salon qu'il distingue derrière elle, la sobre cheminée surmontée d'un miroir impeccable, le buffet ciré, l'élégant piano droit, deux guéridons garnis de napperons en dentelles, et ces rideaux brodés qui s'agitent légèrement dans le délicieux courant d'air ! Louis, évidemment, émerge de son cagibi : il a entendu les exclamations enthousiastes d'Archibald qui entrevoit à ce moment, et admire, dans l'antre de son ami, un antique secrétaire à tiroirs, encombré de grands livres déployés et débordant de paperasses. Alors qu'il contourne précautionneusement un épais tapis sur lequel il n'ose poser ses semelles douteuses, le vieux célibataire perçoit le parfum d'Alice, avant même qu'elle apparaisse sur le palier, au débouché de l'escalier. Hélas, la voilà encore escortée de son épouvantable garde-du-corps : le Toqué la serre effectivement de près, de bien trop près, et la pousse dans l'appartement. Drôle de famille ! On ne sait comment Louis le Lyonnais s'est imposé à sa nièce, la fille de son frère aîné, celui-ci emporté en 1890 par une fièvre maligne... Archibald, contrarié par la scène, se tait d'un coup et les deux femmes échangent un regard dégoûté !

Il ne manque plus que Charles, le jumeau du Lyonnais, dont on parle souvent et qu'on ne voit guère, mais qui bénéficie de meilleure réputation. Après une enfance et une adolescence en exil dans une bourgade de montagne, pour cause de santé précaire, il serait soudain réapparu en ville, guéri, il y a quelque temps, pour aider le Toqué à tenir l'entreprise familiale. Ce soir, quand le beau Charles arrive enfin - en costume de pilote automobile, blouson sport et pantalon serré dans les chaussettes montantes, casque de cuir encore noué sous le menton, lunettes opaques plaquées sur le visage - les autres ont déjà franchi le corridor et atteint la salle à manger. Yolanda peut refermer la porte de l'appartement.




3

Sous-entendus



Charles :
(en se dirigeant de la porte d'entrée vers la salle à manger, sans se dévêtir) Excusez mon retard, chère Yolanda ! J'ai pourtant fait aussi vite que possible. Cette circulation, dites-moi, est-ce tous les jours ainsi ?


Yolanda :
Non, voyons ! Les entrepreneurs font tous comme vous Charles, ou comme votre frère Louis : ils profitent de l'Exposition Universelle pour appâter de nouveaux clients et leur soumettre leur marchandise ! Et tout le monde se bouscule !


Le Toqué :
(en mâchonnant distraitement un bout de pain chipé dans une corbeille) Allons, ne parlons pas affaires, pas ce soir ! Et toi, Charles, tout de même, tu ne pourrais pas ôter tes vilaines lunettes ? (plus bas) Qu'on se mette enfin à table, que diable !


Yolanda :
Donnez donc votre attirail à mon Louis, Monsieur le pilote, et venez vous installer !


Le Toqué :
(s'adressant en aparté à Yolanda) Avez-vous bien prévu que je sois à côté d'Alice ? Ah, cette petite ! Je ne peux me passer d'elle vous savez, elle est si...


Yolanda :
C'est que justement j'ai pensé... Enfin... Je l'ai placé entre Archibald et Charles. Cela ne peut vous incommoder : avec l'un, elle parlera simplement de nature, et avec l'autre de... je ne sais pas, moi... de Lyon par exemple !


Charles :
Certes, avec Alice, on peut parler de tout ! Tout est intéressant !


Le Toqué :
(en aparté, bougon) Quel idiot celui-là ! Ah, les deux mécréants vont me la gâter ! (à Yolanda) Alors c'est vous qui allez devoir souffrir ma conversation ! Je vous soutirerai bien quelques bons souvenirs d'Italie !


Yolanda :
(en un murmure peu enthousiaste) Formidable ! (à Louis le Toqué) Demandez plutôt à mon mari de vous raconter la conférence à laquelle il participait l'autre jour. On lui a confirmé qu'il ne fallait pas trop parler en mangeant, et que cela pouvait drôlement gêner la digestion !



(Tous s'esclaffent, sauf Louis le Toqué)


Le Toqué :
Sottises ! Au moins, je compte bien goûter vos mets tout en buvant vos paroles. Votre Louis est assommant ! Profitez de ma présence et dépeignez-moi quelques nuits vénitiennes...


Charles :
(en touchant légèrement le bras de Yolanda) Yolanda, ne vous formalisez pas ! Votre invité se montre trop bavard et dit n'importe quoi, comme d'habitude ! Il a dû abuser de votre apéritif ! Faites-moi signe s'il vous importune, je vous promets de le brancher sur un sujet qui l'obligera à vous laisser en paix...


Yolanda :
Merci Charles ! Vous me paraissez un peu plus raisonnable que votre énergumène de frère... Savez-vous que vous n'êtes pas sans me rappeler quelqu'un ?


Charles :
(tout bas) Eh bien peut-être m'avez-vous aperçu un soir parmi vos admirateurs. Je ne pensais pas un jour dîner en votre compagnie, à votre table qui plus est ! (encore plus bas, à son oreille...) Je me tiens au courant de votre carrière et suis un fidèle sur vos tournées, mais s'il vous plaît, n'insistez pas... (Plus fort...) Auriez-vous besoin d'aide, chère hôtesse ? Laissez-moi vous accompagner à la cuisine...


Alice :
(ayant saisi l'échange entre Yolanda et Charles) Yolanda ! Non ! Reste ici voyons ! Tu as assez travaillé comme ça ! Je m'occupe de la suite. Nous allons nous débrouiller, Charles et moi ! (Et elle l'entraîne fermement vers l'office.)


Le Toqué :
(à Yolanda) Alors ce concert à la Cigale ? Ne pourrions-nous ce soir avoir un échantillon de votre talent ?


Yolanda :
(malicieuse, en le regardant) Si vous êtes sage ! (à Archibald en train de s'affaler sur son couvert) Dites Archibald, ne vous écrasez pas ainsi sur votre assiette vide ; vous risquez qu'on oublie de vous la remplir !


Archibald :
N'ayez crainte, ma bonne dame, mais il fait si bon chez vous que je me laisse aller.


Louis le B. :
Je vais voir ce qu'ils fabriquent avec le plat. Puisqu'il n'y avait qu'à l'amener, pourquoi tardent-ils tant ?


Alice :
C'est bon Louis, nous voilà ! En fait je posais des questions à mon oncle. Je le connais si peu finalement... (L'air coquin...) Figurez-vous qu'il vient de m'avouer avoir fait des escapades secrètes, de Lyon à Paris, pendant l'hiver et le printemps dernier !



(Les regards se concentrent sur Charles qui, le plat fumant dans les mains, cherche à le poser quelque part sur la table.)


Le Toqué :
Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Mon frère est un bourreau de travail ! Et c'est moi qui m'occupe des relations commerciales. A ma connaissance, il ne bouge quasiment jamais de son bureau, à part pour ses courses automobiles, et cette fois-ci bien sûr, pour m'aider sur l'Exposition.


Louis le B. :
(avec un toussotement gêné) Allons c'est passionnant tout cela ! Mais Charles, si vous avez une vie mystérieuse, comptez bien sur les femmes ici présentes pour vous tirer les vers du nez...


Alice :
(en se tournant vers Yolanda et sur un ton légèrement coquin) Moi je crois que Yolanda en sait un peu plus encore que moi...


Yolanda :
(doucement, à Alice) Je t'en prie, Alice, n'insiste pas. Je crois effectivement avoir trouvé d'où me vient ce sentiment de connaître le plus charmant de vos oncles, mais franchement ce n'est pas l'endroit...



4

Révélations


Yolanda se rappelle maintenant... à la sortie du théâtre, plusieurs fois au cours des semaines précédentes, cet homme qui, un peu à l'écart, attendait Camille. Toujours le même galant, discret, dont son collègue et ami avait juste évoqué la fidélité et la douceur, sans jamais dévoiler le nom. Yolanda laisse échapper, en murmurant croit-elle, mais tous les autres distinguent bien les prénoms réunis : « Charles... Camille... »

Alice reprend son babillage ; la voilà qui laisse entendre, tout haut, que derrière les « escapades parisiennes » de Charles, ça ne l'étonnerait pas effectivement de découvrir une gente dame... « Et peut-on savoir qui est Camille ? Éclaire-nous donc Yolanda !

Mais Camille n'est pas une dame, soupire Yolanda, Camille est mon impresario à la Cigale, c'est un homme ! »

Louis le Toqué réagit aussitôt, se lève brusquement, se penche au-dessus de la table et s'adresse à Charles, en faisant la moue et crachotant : « Ne me dis pas qu'il faut croire ces sous-entendus, Monsieur mon... associé, ne me dis pas que tu entretiens un saltimbanque, que tu dilapides les intérêts de NOTRE entreprise quand je m'escrime à la tâche et cultive notre honnêteté et notre réputation !!! »
Pendant qu'il fulmine ainsi, sa main droite agrippe puis emprisonne le manche de son couteau qu'il soulève...
Archibald, bien réveillé pour le coup, saisit le coude de son voisin dont il arrête le mouvement.

Yolanda se met à crier, furieuse elle aussi, à l'intention de Louis le Lyonnais : « Eh ! Dites-moi, qu'avez-vous donc soudain contre les artistes ? »

Et Charles enchaîne : « C'est toi MON CHER, qui veux me faire la morale ! Toi qui ne cesses depuis que nous sommes à Paris, devant moi, de soulever tous les jupons mariés que tu rencontres ! Toi qui courtises ouvertement ta propre nièce ! Toi qui te gargarises de mensonges, qui trompes tout ton monde, à commencer par moi ! ! Avoue-leur, à tes amis, que je ne suis qu'un frère de comédie, un jumeau de façade ! Associé oui, seulement cela, ma récompense pour avoir été pendant longtemps l'indispensable compagnon de tes plaisirs ! Je n'ai plus honte que tu m'aies ramassé à l'époque, j'en ai assez de jouer l'aimable frangin seulement pour t'arranger, j'en ai assez de rattraper tes bévues, de sauver tes affaires et ta face ! J'ai épargné suffisamment pour me débrouiller tout seul ! Tu me donnes ce soir le courage de te laisser tomber... Adieu la compagnie ! »

Charles se précipite vers le couloir, renverse une chaise au passage ; les autres convives, abasourdis, voient Louis le Toqué s'effondrer au sol, les mains sur sa poitrine, terrassé par une douleur fulgurante. Ses yeux sont exorbités mais il est conscient, il essaie de parler mais seul un son rauque sort de sa gorge. Archibald et Louis le Bordelais le traînent et le hissent sur le fauteuil du salon. Yolanda remplit un verre de liqueur et humecte les lèvres du Lyonnais.

Alice reste prostrée sur sa chaise, encore à table... C'est le calme après la tempête. Lorsque son oncle semble avoir recouvré ses esprits, alors que Louis le Bordelais a enlacé et console Yolanda si émue, et tandis qu'Archibald surveille la rue par la fenêtre, Alice, d'une voix étrange et comme mécanique, émerge de sa torpeur et prononce ces paroles, sur un ton neutre et curieusement détaché :
« Eh bien, puisque c'est l'heure des révélations, moi aussi j'ai à dire quelque chose, qui me concerne, ou plutôt qui concerne... Yolanda et moi ... »



5

La nuit du crime


Louis le Bordelais interrompt vivement les effusions : « Plus tard ! Je propose qu'après toutes ces émotions nous allions tous nous coucher ! Alice, je vous cède ma place, dans mon lit, auprès de Yolanda. Je vais installer votre oncle sur le divan de mon bureau : en laissant la porte ouverte ça ira très bien et d'ici, je veillerai sur lui. Archibald prendra ses aises là-bas, dans la chambre d'amis ! »
En même temps qu'il prononce ces paroles, il se dirige vers Alice dont il saisit fermement un bras pour l'aider à se relever, puis il encourage du regard Yolanda à entraîner son amie vers leur chambre.

Yolanda ne se fait pas prier et tout en posant une main protectrice sur l'épaule d'Alice, elle lui murmure à l'oreille : « Allons, je crois que tu as assez précipité les choses aujourd'hui ; il faut nous reposer. A quoi servirait de rajouter encore du scandale ! La nuit porte conseil ! Et pense à mon Louis qui est un homme bon, je me dois d'envelopper au mieux les mauvaises nouvelles qui pourraient lui faire du mal ! Viens ! »

Les deux dames éloignées, Archibald attire Louis le Bordelais derrière les rideaux brodés et lui confie son inquiétude : il lui semble bien que Charles n'a pas repris son automobile et que c'est bien lui, là en bas, en train de surveiller l'appartement depuis le trottoir d'en face ! Louis regarde au dehors, se retourne vers le vieux sorcier au visage marqué de fatigue et réfléchit un moment avant de répondre enfin : « Archi, tu m'as l'air épuisé, et je ne vaux pas mieux. En fait, j'ai changé d'avis pour cette nuit : tu vas plutôt m'aider à installer notre malade dans la chambre d'amis où il y a deux lits. Comme ça je pourrai m'allonger moi aussi, et je serai tout près, au besoin ! Et toi, eh bien tu prendras mon divan pour un bon somme réparateur ! Je te demanderai seulement de vérifier le verrou de notre porte d'entrée avant de te mettre sous la couverture... Qu'il ne prenne pas folie à Charles de revenir nous empoisonner ! »


Au cours de la nuit, Yolanda se réveille, elle s'était endormie en contemplant avec tendresse le corps d'Alice et s'aperçoit que sa jeune amie n'est plus là... Les deux femmes ont longuement discuté tout à l'heure en s'allongeant l'une près de l'autre. Yolanda a réussi à persuader Alice de taire leur secret. Le jour où elles s'étaient rencontrées, elles avaient en effet senti quelque chose passer entre elles, une onde curieusement délirante, une attirance mutuelle qui les avaient poussées plus tard à se laisser aller à quelques caresses. Elles craignaient toutes deux maintenant le souvenir de ce moment. Or ce soir il s'avérait qu'elles n'avaient pas ressenti de désir particulier en se trouvant dans le même lit ; ce qui les avait profondément soulagées... A présent Yolanda éprouve une grande lassitude, elle se sent cotonneuse, comme étourdie, si seule... C'est ce frôlement dans le couloir qui a dû la tirer du sommeil... des crachotements derrière la porte... Yolanda croit percevoir la voix d'Alice et une ou deux autres plus graves qui s'entrechoquent et s'invectivent, et puis plus rien, elle replonge.


C'est un cri qui la fait sursauter ! La lumière déjà chaude du jour entre à flots dans la pièce ; Alice est bien à ses côtés cette fois, qui se redresse en même temps qu'elle. Elles sont debout quand Victorine, la servante, entre dans la chambre, affolée, hurlant sans pouvoir articuler quoi que ce soit de compréhensible. La bonne les attire dans le couloir et leur montre d'un bras tendu la direction du bureau.

Louis le Bordelais apparaît sur le seuil de la chambre d'amis puis s'approche en se frottant les yeux et s'étirant, prêt à invectiver la pauvre servante. Dans l'encadrement de la porte ouverte du bureau, tous contemplent maintenant un horrible spectacle : Archibald gît sur le divan, un couteau planté dans la poitrine ; de la plaie s'est échappée une rivière de sang qui, s'abattant sur le beau parquet, y a dessiné une large tache rouge sombre. On n'entend que les sanglots de Victorine ; les autres restent immobiles, pétrifiés d'horreur.




6

Épilogue


Yolanda et Louis le Bordelais revoient ensemble, souvent, le déroulement de cette épouvantable journée du 6 juillet 1900 : la découverte du corps d'Archibald, l'arrivée des policiers - le commissaire Goulu, un malotru, et son brigadier Fouillard - les interrogatoires, leurs propres intuitions et les divagations des enquêteurs avant l'émergence, enfin, de la simple vérité...

Au début, Yolanda ne pouvait ôter de son esprit la pensée qu'Alice était impliquée dans cette horrible histoire ! Elle se rappelait si clairement l'avoir entendue la nuit précédente discuter fermement dans le couloir, mais avec qui ?

Louis le Bordelais, lui, soupçonnait Charles d'être remonté chez eux pour en découdre encore avec le Toqué. Mais alors pourquoi s'en être pris à Archibald, le pauvre bougre ? La seule explication était que Charles avait voulu se débarrasser de son faux frère et que, renseigné par Alice sur l'endroit où devait être allongé le Lyonnais, il s'était dirigé vers le bureau. Bien décidé à supprimer son associé, il avait dû improviser et saisir le coupe-papier qui traînait parmi les paperasses alentour. Une méprise, puisque le malade avait été transporté au dernier moment dans la chambre d'amis...

Alice vint quelque peu bousculer l'hypothèse. Elle fit remarquer que la porte de l'appartement avait été fracturée... Or lorsque cette nuit elle s'était levée pour boire un verre d'eau et qu'elle avait entendu frapper, elle était allée ouvrir à Charles qui se trouvait alors accompagné de son amant Camille, le collègue de Yolanda. Ils n'avaient donc pas eu besoin d'entrer en force. Certes, ils voulaient encore s'expliquer avec Louis le Lyonnais mais, après une âpre discussion, Alice était parvenue à les raisonner et ils étaient repartis, remettant l'affaire au lendemain. Avaient-ils menti, étaient-ils remontés, obligés cette fois de fracturer la porte ? 
 
En défendant Charles et Camille, Alice ne se confondait-elle pas ? Croyant son oncle sur le divan, n'avait-elle pas finalement voulu s'en débarrasser elle-même ?

Les policiers finirent par trouver une empreinte de pas exploitable à la lisière de la flaque de sang qui avait séché sur le parquet. Elle ne correspondait pas à une ballerine, ni à une bottine féminine ni aux souliers de Charles et de Camille, ni aux chaussures du maître des lieux. Suite à des informations recueillies au cours de l'enquête de voisinage, ils arrêtèrent un homme que l'on avait vu depuis quelque temps rôder dans le quartier et espionner le domicile de Louis le Bordelais ; Victorine avoua même avoir répondu à ses questions pendant qu'elle faisait ses courses aux Halles. Le personnage paraissait courtois alors elle ne s 'était pas méfiée... On apprit que Louis le Bordelais avait opéré la femme de cet individu au cours du mois de juin, suite à un accident de tramway au cours duquel elle avait eu la cage thoracique enfoncée. L'opération était sa dernière chance mais hélas n'avait pas réussi, et l'enfant qu'elle portait n'avait pas pu être sauvé. L'homme, fou de douleur, voulait trouver un coupable et se venger du sort en poursuivant et éliminant le chirurgien. Toute la nuit de 5 au 6 juillet il avait guetté l'extinction des lumières dans l'appartement du médecin. C'est sans doute lui qu'Archibald avait aperçu sur le trottoir... L'assassin avait attendu, attendu et finalement s'était habilement introduit, par une silencieuse mais évidente effraction, chez celui qu'il jugeait coupable de sa détresse, pour lui faire la peau ; il connaissait l'agencement des lieux et avait pensé trouver son homme allongé sur le divan : d'après ses renseignements, ce ne pouvait être à cet endroit que Louis le Bordelais, le médecin, sa cible.


***

Archibald avait bien perdu la vie par erreur. Louis le Bordelais ne cesserait jamais de se sentir responsable ; suite à ces événements, il avait cessé ces activités professionnelles. Yolanda et lui s'étaient réfugiés en Italie, les cachets passés de l'artiste, heureusement épargnés, couvrant leurs raisonnables besoins.

Ils savaient qu'Alice se débrouillait, seule, la santé de Louis le Lyonnais obligeant celui-ci à résider désormais dans une maison de santé. La jeune femme finançait de fréquents voyages grâce à quelques papiers réguliers pour un Petit Journal en plein essor.

Quant à Charles et Camille, ils pouvaient maintenant s'afficher régulièrement ensemble, ouvertement, dans tous les salons et cafés parisiens.

Yolanda et Louis le Bordelais, eux, n'aspiraient qu'à une retraite paisible, loin des tumultes et du monde, en espérant quelque naissance...



texte de Martine,
d'après les contraintes de Denis
et avec la complicité de Maïté

ATELIER D’ÉCRITURE 2011/2012 animé par Denis Azoulay

2 commentaires:

Maïté a dit…

Bravo Martine pour cette nouvelle version magnifiée et superbement retranscrite . A bientôt Maïté

Martine a dit…

Merci Maïté !
Yolanda et Louis le Bordelais particulièrement nous étaient devenus si familiers, tu te rappelles les bons moments que nous avons passés à les imaginer ?
A bientôt !