Signés MF

Textes parus sur "la nouvelle mognoterie" entre juillet 2011 et juillet 2017



L'attraction du coin




Dans mon jardin
ça va, ça vit,
mais on y dort aussi, parfois...
Quand il fait trop chaud
nous nous affalons tous
pour un p'tit roupillon.
Vrai, voilà l'attraction du coin !
Car non loin d'un doux afghan assoupi
au frais sous un gingko
il y a toi, moi aussi, tout nus, bronzant
avachis sur nos transats...


MF
(3 juillet 2017)

Mars, et ça repart...




Mars !
Oublier l'hiver, le froid, le gris
Guetter les belles humeurs de saison
Nourrir ses goûts, ses passions et ses envies
Opter pour les couleurs, le sourire, l'évasion 
Trouver le temps pour ce qu'on aime
Ecrire, dessiner, flâner, paresser même
Rêver...

MF
(1er mars 2017)




Un vieux, une vieille



– Tu te fous du monde ? Je t'ai demandé une histoire originale alors franchement, un dialogue à dormir debout, en plus entre seniors qui font un scrabble, non !

– Mais vous vouliez du sentiment, alors ça c'est du vrai, pantouflard mais efficace. Je vous en prie, JP, laissez-moi une chance !

– Mon pauvre Freddy ! Tu me fends le cœur ! Allons, sois sérieux, ça ne fait pas exploser l'audimat, les scénarios plan-plan ! Un vieux couple qui se chamaille autour d'un jeu de société, c'est invendable ! Enfin bon, si tu veux que je prenne ton bazar pour l'épisode de demain, faudrait voir à travailler la chute ! Si tu as de l'imagination, et quitte à passer la nuit debout ! Pour bosser dans les sitcoms, il faut être efficace ! Sinon va vendre ta soupe à d'autres chaînes !

– C'est que... justement... la chute... voilà... j'ai pensé au X, patron !

– Quoi le X ? Je ne veux pas de porno, je veux du mélo !

– Et si Gaston, c'est le nom du vieux, si en fait il cherchait à se débarrasser de sa bourgeoise ? Imaginez : au final, il balance à sa Gertrude un EX avec le X sur une case « compte triple » qui allonge aussi un CARREAU perpendiculaire ! La vioque qui est cardiaque en tombe raide morte, sur son carreau ! Un crime parfait, emballé pesé ! Pas mal non ? Ah j'oubliais, le titre serait « Son dernier mot » ! Jean-Pierre, alors, OK ?

MF
(18 mai 2016)




Entretien à risque



« Vous êtes qui, espèce de gringalet ? Putain de bordel, c'est quand même pas une heure pour carillonner chez les gens ! Journaliste ? Biographe, rien que ça ? Curieux, baveux oui ! On avait rendez-vous ? Ah m... mince alors, j'avais oublié ! Et vous n'êtes pas foutu de me retéléphoner pour vous rappeler à mon bon souvenir ? Je m'demande si vous avez lu mon bouquin ! Z'êtes-t-y pas comme tous les autres de votre espèce, capable de m'filer une batterie de questions préfabriquées sans même avoir ouvert mon livre... Héhé, sans avoir creusé un seul chapitre de mes "Bourrelets intimes" ?

Ah ! Vous voulez vraiment savoir pourquoi j'ai choisi ce titre à la noix ? Ben vous êtes bigleux ou quoi ? Allez, entrez, jeune puceau, visez-moi donc ! J'ai qu'mon peignoir à ouvrir, vous verrez encore mieux ! Attention, vous êtes prêt ? 1... 2... 3... Et voilà ! Alors ça y est, y'a plus besoin d'un dessin ? Vous comprenez ? Des creux, des bosses, du muscle, mon petit... De l'idéal, du pur, du vrai ! Mais bon, ça m'empêche pas d'être coquette ! Et je vais vous faire une confidence, j'attache une importance particulière à mes chers petits pieds ; j'adoooore leur choisir les chaussures qui les mettront le mieux en valeur. Tenez celles que je préfère ce sont ces sandales, là, à talons hauts, qui me font paraître un peu moins courte sur pattes ; ben oui j'suis lucide ! Ça m'oblige à me vernir les ongles des orteils évidemment, j'y passe des heures, mais je suis sûre que je pourrais les exhiber en concours ! Regardez ! Plus prêt ! Ça vous plaît ?

N'ayez pas peur, allons, j'rigole ! Asseyez-vous ! On en était où ? Ah oui, vous voulez que je vous raconte ma vie... Ok, on y va, notez, notez ! Née en 65, dans une baignoire... Ma mère avait voulu accoucher dans l'eau ; c'était même pas encore à la mode ! C'est sans doute ce qui m'a prédestinée à ma future carrière de compétitrice en aquagym... Fulgurante carrière, certes, mais honorable ! Ne me vexez pas en prétendant deviner pourquoi ça n'a pas duré ; l'argument du poids, franchement, ce ne serait pas très élégant de votre part... Bon, mais avant cette période là, quand j'étais môme, figurez-vous, j'ai fait 68 en poussette ! Hé, j'me rappelle, mon père stockait les pavés dans la nacelle, sous mes fesses. A c'tépoque, j'ai dû respirer pas mal la poussière et les gaz lacrymo car j'ai gardé une espèce de flou dans la cafetière : on m'a toujours dit que c'était l'origine de mon côté disons artiste ! Après, jusqu'à 20 ans donc, sport études, ça aurait pu être tranquille, mais il y avait tous ces mâles qui tournaient autour de moi, entourloupés par mes yeux bleus, « couleur de ciel », y disaient... Alléchés aussi par mes formes accueillantes qui débordaient du maillot ! Des vagues bienfaitrices ! J'étais la plage de tous ces hommes. Oui c'est ça que j'raconte dans ce journal que j'ai publié, mes "bourrelets intimes". J'ai trié et livré les détails de mes liaisons les plus croustillantes ; j'avais pris l'habitude d'associer une rondeur, une poignée d'amour, ou même un boudin de phalange, à chaque nouvelle conquête. Impossible désormais de me résoudre à toute liposuccion, mes lecteurs ne comprendraient plus... Et je ne veux pas renier toutes mes belles aventures.

A 40 ans, et quelques, me voilà reconvertie dans la littérature ; mais je ne renonce pas à tous les plaisirs, si vous voyez c'que j'veux dire ! Dites-moi, mon joli, allons, puisque j'vous tiens, il me resterait bien un versant de fossette à vous dédier, ou ce repli du cou là... Approchez, rien que du naturel, ça vous tente ?... »

MF
(20 janvier 2015)




Colère divine



Hier, alors que nous venions de quitter l'auberge et entamions la visite de notre petite station balnéaire, il s'est passé un phénomène étrange qui a duré plus d'une heure.

On était tous en train de se promener sur la plage, hôtes, convives, pensionnaires à quatre pattes, certains se hasardant même à patauger au bord de l'eau.

Rien auparavant n'aurait pu faire croire que le temps allait virer à l'orage et pourtant, soudain, l'horizon s'obscurcit.

Il se mit à tonner juste après l'apparition d'éclairs démesurés que sur le coup je me surpris à comparer à des symboles dessinés par une divinité en colère.

Zébrant d'abord le ciel, tel un feu d'artifice, ils explosaient dans l'espace puis semblaient tomber dans l'océan pour l'embraser.

On s'est tous repliés dans une des casemates qui jalonnent le rivage de dunes, soulagés de trouver un refuge et l'espérant sûr.

Ni les adultes, ni les enfants, personne ne pipait mot, même les chiens avaient ravalé leurs bruyantes démonstrations habituelles et j'étais bien contente de ne pas les avoir laissés seuls dans la cour de l'auberge.


MF
(3 janvier 2015)




Je n'aime pas les voyages...



Je n’aime pas les voyages...

Enfin, je n’aime plus ça, du tout, depuis le dernier, et ça fait un bail.

C’était à la mode comme destination. Beaucoup s'y sont risqués, ont peut-être même osé y retourner !

Moi maintenant, j’ai peur.

J'avais pris volontairement mon billet, seule, décidée à profiter de l'énergie que donne la jeunesse pour me gaver de nature, de liberté.

Ça avait commencé par un mal de mer épouvantable : j’aurais dû me douter que c’était un signe avant-coureur du cauchemar qui a suivi.

Le pilote du bateau m’a lâchée dans une crique paradisiaque. Avec juste ce qu’il fallait dans un baluchon de survie préparé à l’avance.

Nauséeuse, j'avais suivi l’embarcation des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse à l’horizon. Puis j'étais partie à la découverte de l'atoll. Un riche espace d’expériences adapté au développement personnel, promettait la brochure…

Je regrettais déjà.

J’ai passé huit jours sur cette île. Au centre, un lac à l’onde tranquille. Autour, une succession de huttes et de bosquets, autant d’épreuves programmées pour jauger puis développer des capacités diverses, physiques et intellectuelles. 

D'autres s'y sont éclatés, moi ça m'a bien fait passer le goût de l'aventure...

MF
(18 décembre 2014)




Miroir défait



J’ai vécu toute une éternité de miroir timide, retiré derrière la porte grinçante d’une vieille armoire normande un peu trop lourde. Je n’ai connu qu’une seule maison, par la force des choses, mais j’ai retenu les secrets de tant de vivants, plus ou moins préoccupés par leur apparence, que le cadre me tourne quelquefois rien que d’y penser. J’étais le confident parfait, silencieux.

A l’abri du temps, il me semblait avoir gardé fière allure, le tain propre. J’aimais refléter ces silhouettes qui tournaient, m’interrogeaient, hésitaient. Elles me considéraient avec attention, sous toutes leurs coutures. Je veux croire qu’elles me jugeaient fidèle et de bon conseil ; en tout cas je faisais mon possible pour les aider à trouver leurs avantages.

Bien sûr, certains m’ont négligé, me jetant un œil uniquement par nécessité : de sombres bougons s’habillaient précipitamment en attrapant les premiers habits venus, sur le dessus des piles. Ils m’accordaient une grimace d’intérêt seulement pour nouer leurs cravates. Ceux-là me renvoyaient au noir en un rien de temps. Non, je préférais largement ces jolis corps bien lisses qui s’exhibaient facilement et longuement devant moi, en perpétuel changement, tour à tour langoureux, désolés, nus, juste voilés ou travestis, cherchant le meilleur reflet, le plus gracieux, le plus flatteur. Mais tous, je les ai vus grandir, s’émerveiller, et s’étioler aussi. J’ai surpris leurs larmes, leurs éclats de rire ; je captais tout, leurs mines, leurs rides, une pose même fugitive, un mouvement, un souffle. J’étais utile et joueur, heureux et fier, et je me sentais riche.

Cela fait longtemps maintenant que je me complais dans ces seuls souvenirs. Je n’ai plus réellement vu la lumière depuis qu’une girouette a un jour entrouvert la porte de l’armoire et, sans un regard pour elle, enfourné à la va-vite quelques affaires dans une boîte étrangère. Alors qui me malmène ce matin ? Quelle est cette brute qui me démonte, et me tache, et m’entoure aussitôt d’une couverture rugueuse, qui me sangle, et me secoue et me bringuebale. Il me cale et me coince au fond d’une machine trépidante. On n’a plus besoin de moi ? Je n’ai pas le profil à la mode sans doute ! Hélas ! Je n’ai plus de tenue ni de force, et les derniers cahots me brisent…

MF
(7 novembre 2014)




Lettre à Helmut


Mon prénom c'est Thomas. Je suis de Berck mais je vous écris aujourd'hui de Dol-de-Bretagne, Monsieur Ferdier-Mozart, parce qu'ici réside ma mère gravement malade. Je me suis installé chez elle et j'ai découvert dans ses albums une photo de vous... Au dos du cliché terni par le temps, j'ai reconnu l'écriture de Maman. Deux mots étaient tracés en lettres appliquées : « Mon amour »...

Je venais justement de visionner un reportage sur votre carrière. Vous avez choisi de vous retirer au Diable Vauvert, loin de la foule, après avoir pendant des décennies parcouru le monde : tous vos concerts internationaux affichaient complet, le public se précipitait pour vous écouter, vous applaudir, et en redemander. Au cours de l'émission qui vous était consacrée, j'ai pu admirer votre prestance, à tout âge. Pourtant je vous ai parfois trouvé un peu ridicule avec votre éternel chapeau trop petit en équilibre sur le sommet de votre crâne. Mais vous laissiez entendre que pour ne pas le perdre vous deviez rester dos et tête bien droits. Vous évitiez ainsi de vous pencher trop sur le clavier ; cela forçait à la tenue, à la discipline... Dans votre métier de musicien, vous jugiez que c'était une valeur essentielle. Il fallait se surveiller, montrer toujours le meilleur, afficher la même fierté, avec constance. Je ne vous ai pas trouvé pédant, non, vous m'avez épaté et j'écoutais attentivement. Qui ne voudrait connaître la recette afin d'atteindre votre grand âge dans cette forme olympique ?

Mais revenons à nos moutons, Monsieur Ferdier-Mozart. Sur la photo que je possède vous êtes barbu et portez l'inévitable couvre-chef : ce même portrait est apparu à l'écran quand un journaliste évoquait votre séjour en Bretagne à la fin des années 70, alors que vous faisiez une pause dans votre parcours classique pour vous initier au folklore d'une région adorée... J'ai trouvé le courage d'interroger ma mère. Sachez qu'elle m'a élevé seule, sans rancune pour mon père disparu et sans m'en avoir soufflé mot... jusqu'à hier...

Ses yeux se sont d'abord perdus dans le vague, je crois qu'elle a hésité un moment puis elle s'est décidée... Ah ! Si vous aviez pu entendre sa voix très faible mais contenant de la passion et tant de douleur... Elle m'a tout raconté... Vous êtes resté quelques semaines dans la région du Mont Saint-Michel, un hiver, puis vous avez regagné la capitale, sans vous retourner. Toujours fier n'est-ce pas ? Une dame vous a regretté et n'a pas osé vous importuner un peu plus tard, quand elle a su... Vous souvenez-vous Monsieur, de la belle Herminette ? Elle était serveuse à l'auberge des Genêts, où vous aviez coutume de déjeuner... Maman se rappelle de tout, vous demandiez toujours des filets de poisson : « sans arêtes », précisiez-vous régulièrement avec un accent tranchant qui l'a vite ensorcelée. Un jour vous lui avez proposé qu'elle vous appelle tout simplement Helmut, puis de venir jusqu'à l'île de Tombelaine avec lui, si vous aimiez nager... Plus tard ce fut une balade dans une montgolfière au-dessus de la Manche : « le ballon jaune », m'a-t-elle murmuré en savourant son souvenir délicieux. Alors, Monsieur, vous rappelez-vous ? Elle avait de longues incisives, un détail que vous trouviez paraît-il charmant ; j'ai les mêmes dents, jaunies par le tabac, les temps sont si difficiles, chacun son vice... De vous j'ai hérité un goût évident pour la musique, je suis cependant plutôt branché jazz.

Eh oui Monsieur, je suis votre rejeton. Combien avez-vous semé ainsi de fils en sillonnant le vaste monde ? Avez-vous souvent de la même façon pris la tangente ? Vous étiez un bourreau des cœurs et jetiez vos prises aussitôt atteint votre but... Conserver des liens n'était sans doute pas compatible avec la... discipline ! Que racontiez-vous à ces malheureuses pour que nulle ne soit effleurée par l'idée de vous appeler à l'aide ? Vous êtes chanceux ! Vous terminez paisiblement votre longue existence dans un Hermitage, avec un H majuscule s'il vous plaît, alors que ma mère se meurt, alors que je végète dans un petit emploi communal, en ce moment occupé à entretenir un jardin public quotidiennement vandalisé. J'avoue que tout cela me met en colère, Helmut, votre vernis a des écailles. La nuit dernière j'ai rêvé que vous étiez suspendu au bout d'une corde, au-dessus du vide au bout de la pointe du Grouin, et je contemplais sans bouger vos derniers soubresauts...

Je vous hais de nous avoir abandonnés à une vie petite. Je n'ai pas manqué d'amour mais quand je pense à ce que nous aurions pu faire, dépenser sans limites, voyager, profiter... Maman aurait été soignée par les meilleurs médecins... Si j'osais, je vous demanderais directement une réparation financière. Mais non, j'aurais scrupule à m'attaquer ainsi à un vénérable centenaire, je vais donc me contenter d'adresser copie de cette lettre à quelques journaux friands de scandale dont j'étudierai par la suite les offres. Deux existences ici vont peut-être s'améliorer, hélas tout bénéfice ne pourra gommer les années sans vous et nous ne pourrons jamais ensemble rattraper le temps perdu ni rien recommencer...

MF
(17 juin 2014)




Ingratitude



Comme le temps s'y prêtait à merveille et qu'on était samedi, je me suis dit qu'elle viendrait sûrement aujourd'hui. La météo s'annonçait clémente donc ma femme ne pourrait pas invoquer le ciel pourri pour annuler sa visite, comme elle l'avait fait tous les week-ends précédents.

Elle aurait quand même déjà pu venir me voir, faire un effort pour se montrer reconnaissante, au moins être solidaire !... A-t-elle conscience que je vis un enfer ici, à cause d'elle ? Bien sûr j'aurais dû me rendre compte, dès notre première rencontre, des risques que j'encourais à la fréquenter ! Ah ! Si j'avais su ! Mais bon, à l'époque j'espérais depuis trop longtemps changer de vie, trouver le bonheur ; j'en avais marre d'être célibataire quand tous mes potes avaient déjà bobonne et marmaille. Alors oui, l'impatience a dû m'aveugler, à force !

J'avais tout essayé, avant ! D'abord, grâce à mon portrait le plus avantageux posté en ligne sur plusieurs sites pendant des mois, j'avais reçu des réponses encourageantes, accompagnées de photos prometteuses, et même des propositions de rencarts provenant de véritables bombes. En fait j'avais vite compris : aucune des "dames" ne ressemblait en réalité au profil communiqué, loin de là, alors j'avais abandonné meetruc et compagnie. Et puis un jour, en sortant de la salle de muscu - eh oui je m'entretenais à l'époque et j'ai bien fait d'en profiter parce que là où je suis maintenant... - donc cette fois-là où je quittais l'entraînement, j'avais vu cette petite annonce sur le tableau d'affichage :

SPEED-DATING SPECIAL
le 14 février
L'OISEAU DE PARADIS
7 hommes, 7 femmes
7 minutes pour faire connaissance
pour seulement 14 euros
contact : www.speed7.net

Franchement j'étais mûr pour essayer n'importe quoi ! C'était pas cher - je l'avoue, je suis radin - et comme je voyais très bien où se nichait la boîte indiquée - un cabaret plutôt louche il faut l'admettre mais à deux pas de ma boutique, de sorte que je n'aurais aucun effort à faire pour m'y rendre - j'avais posté un mail aussi sec. On m'avait avisé rapidement que ma "candidature" était arrivée suffisamment dans les temps pour être retenue et donc, le soir de la Saint-Valentin, j'avais franchi le seuil de L'oiseau de paradis, ayant troqué mon tablier sanguinolent contre une tenue mec et propre du meilleur effet.

Ce fut le coup de foudre à la 7ème table, l'ultime chance de toute façon ! Après une succession de jeunettes, mignonnes mais insignifiantes, la dernière, un peu plus "mûre", à l'air timide, dégageait un truc... rassurant, chaleureux, embobinant. Tout de suite, j'ai été persuadé que c'était la femme de ma vie ! Je lui ai parlé parlé, pendant 7 minutes j'ai jacassé, je lui expliquais mon existence, ce que je lui offrirais au cas où... Je la revois qui m'écoutait, attentive, intéressée ; peu à peu s'est dessiné sur ses lèvres un sourire : ah ce sourire ! Comment aurais-je pu imaginer jusqu'où il m'entraînerait celui-là... Le fait est qu'après cette entrevue, elle m'a rappelé, s'est dite convaincue : je pourrai lui apporter tout ce qu'elle attendait d'un homme, parce que j'en étais un vrai... Elle me flattait bien sûr mais j'étais raide amoureux, alors au diable raison et réflexions n'est-ce pas ?

Nous nous sommes mariés très vite et nous avons vécu toute une belle année ensemble. Elle m'aidait la journée en boutique - j'ai oublié de vous dire que je suis boucher - ah ça elle était super avec la clientèle, et la nuit nous nous aimions comme des enragés. Elle m'avait avoué sa vie d'avant : elle avait été pensionnaire de L'oiseau de paradis, une des "gentilles" employées dont on se séparait traditionnellement par un speed dating spécial, avant de renouveler le cheptel. Avec moi, elle entamait une vie nouvelle... 

Seulement elle s'est mise à s'absenter de plus en plus souvent, prétextant des courses en ville, une vieille tante malade, puis une autre... J'ai dû embaucher une môme pour le magasin. Je demandais à mon apprenti de me remplacer pour pouvoir la suivre et accumuler les preuves qu'elle me trompait, toujours avec le même type. A la suite de quoi je lui ai intimé l'ordre de choisir : « C'est lui ou moi ! ». Comme elle m'a répondu « C'est toi le plus important mon loulou, bien sûr ! Comment pourrais-je aimer quelqu'un autre ? » j'ai agi, fait ce qu'elle semblait désirer et sous-entendre : je l'ai libéré du bellâtre profiteur, je nous ai débarrassés de l'importun ! Puis je suis bêtement allé avouer mon crime... Je dois dire que ça m'avait plu de lui régler son compte au godelureau. Alors qu'il aurait dû avoir du respect pour moi, il avait cherché à se défendre, mais il ne pouvait rien contre mon uppercut et mon fendoir à viande.

Plus tard il a fallu que ma femme vende la boutique pour payer mon avocat - le rapace a exigé une fortune pour plaider ma cause et n'obtenir au bout du compte qu'une réduction de ma peine - puis elle s'est mise - enfin, "re"mise - à des "p'tits boulots qui rapportent", dans son ancienne chambre de L'oiseau de paradis, tout ça afin de joindre les deux bouts...

Comme le temps s'y prêtait à merveille et qu'on était samedi, je me suis dit qu'elle allait sûrement débarquer ce matin au parloir, parce que j'étais en tôle depuis quatorze mois, que j'en avais encore dix fois plus à tirer, qu'elle n'était encore jamais venue m'y voir, et que la prison ne devait pas être à plus de deux kilomètres de sa piaule, une rigolade à pied quand il fait beau. Mais l'heure des visites est passée, elle ne viendra plus. La garce ! Quelle ingrate !

MF
(23 février 2014)




Le réveillon du père Noël



Si j'étais sûr, mon amie, que vous ayez l'intention de m'inviter pour le réveillon, afin de me donner du cœur au ventre avant d'entreprendre ma grande tournée mais principalement désireuse de réaliser une bonne action populaire qui puisse être largement médiatisée, je vous prierais de ne pas m'infliger votre dinde traditionnelle et ses accompagnements multiples, car je n'aime pas ces agapes cérémonieuses et interminables telles que vous les pratiquez dans votre clan mondain depuis des décennies, prévoyant dès l'été vos menus puis recherchant les meilleurs traiteurs capables de réaliser vos caprices gourmands et de livrer leurs parfaites compositions le soir convenu, en temps et en heure, faisant alors baver d'aise et d'envie tous vos hôtes, profiteurs célèbres ou incrustés anonymes, non ma chère, ces débordements ne feraient que m'ennuyer et m'alourdir, ce dont je n'ai pas besoin, et voyez-vous je préférerais, si vous voulez vraiment me plaire et m'encourager, que vous vous en teniez à ma seule compagnie ce soir-là, que vous préserviez notre intimité, que vous vous contentiez de commander pour dîner par exemple une bûche, à n'importe quel parfum d'ailleurs, je ne suis plus difficile à mon âge, sans omettre toutefois de prévoir quelques bulles de votre cave pour accompagner cette gâterie, et nous pourrions ainsi plus tôt gagner votre chambre certainement très hospitalière où il se passerait, selon nos humeurs et nos goûts, sans froisser mon costume et tenant compte des forces qu'il me faut garder pour la suite, peut-être tout ou peut-être... rien !

MF
(7 décembre 2013)




Si j'étais vous...



... ou comment écrire une seule et longue phrase sous la contrainte !
Si j'étais vous je me donnerais quinze minutes maximum pour réaliser un premier jet, sans perdre de vue l'obligation d'employer le mot "heure", puis je relirais ma phrase au moins une fois pour décider si l'idée qu'elle contient est intelligible et exploitable, auquel cas je garderais mon texte pour le travailler et le peaufiner, aussi longtemps que nécessaire, en relisant encore régulièrement, à haute voix, jusqu'à ce que l'ensemble me convienne, en pensant toujours au futur lecteur, à sa curiosité quant au résultat de l'exercice, à son plaisir qu'il s'agit toujours de satisfaire, car l'objectif essentiel de nos écritures est que le visiteur s'amuse, et donc que vous et moi n'en bavions pas pour rien !

MF
(1er décembre 2013)




Sur le chemin du collège




Pierrot me confiera tout à l'heure, dans les grandes lignes, les événements qui se sont déroulés cet après-midi mais je sais déjà tout, et plus encore puisque j'en ai été en quelque sorte le témoin obligé, et même l'enjeu...

***

Au moment de quitter la maison, Pierrot veut aider sa maman qui prépare une tarte pour un goûter avec ses copines. Elle est en train de pétrir la pâte, il voudrait bien qu'elle lui réserve quelques miettes. Il place son cartable encore ouvert près de la porte et je l'entends qui propose de chemiser le moule mais elle le chasse vivement en lui désignant la pendule... Elle a raison, son gourmand de fils risque de se mettre en retard s'il ne se déguerpit pas de suite. Il perd déjà chaque midi suffisamment de temps à écrire dans ses maudits cahiers, au lieu de déjeuner convenablement, gronde-t-elle ! Pierrot sort donc, à contrecœur, saisissant son sac sans s'attarder à boucler l'attache...


Me voilà bringuebalé sans ménagement, je soubresaute dans son dos : il a oublié de me ranger à l'abri, ce qui n'est pas habituel, il doit avoir l'esprit ailleurs ! Et bien sûr je finis par tomber de la besace mal fermée pour me retrouver misérablement étalé, répandu, sur le sol caillouteux du chemin qui mène au collège. Je vois cavaler puis disparaître mon Pierrot juste après le premier tournant.

Derrière un pan de mur en ruine, par delà un fossé peu profond, il se trouve que Ju et sa bande, fervents partisans d'école buissonnière, se tiennent en réunion. En fait c'est surtout le chef qui bavasse ; il s'entraîne à des commentaires sportifs tout en agaçant une chenille qu'il oblige à des ondulations périlleuses. Les autres écoutent servilement en mâchant leurs chewing-gums. Le grand Ju qui jette un œil de temps en temps sur le chemin, au cas où, a dû m'apercevoir quand j'ai voltigé dans le sillage de Pierrot et il s'avance pour me ramasser lui-même... Il me chope avec ses paluches douteuses, m'examine sous toutes les coutures puis se tourne vers ses potes, l'air triomphant :

« Écoutez-moi ça les gars ! »

Ensuite, après avoir ajusté sa position, redressé la poitrine, et en me tenant à bout de bras, il énonce haut et fort, accompagnant sa lecture de gestes amples et de grimaces expressives :

"Après les cours, j'ai rendez-vous avec Lili sur la promenade nouvellement aménagée le long du chenal qui relie le port à l'océan. Est-ce que je saurai cette fois trouver les mots ? Je me sens impatient, troublé. Lili ! J'aime tout chez elle, sa silhouette menue, son visage doux, ses yeux verts. Comme j'aimerais passer les doigts dans ses cheveux dorés, puis l'embrasser..."

Ju se tait, avance les lèvres en cul de poule puis explose de rire, un rire méchant ! Soudain, d'une main il me porte en visière devant son front et de l'autre il montre quelqu'un surgissant du virage : c'est Pierrot ! Évidemment, il a dû se rendre compte que son sac était ouvert, qu'il avait perdu son bien le plus précieux, et il a décidé de revenir sur ses pas... Ju l'interpelle :

« T'as paumé quelque chose, morveux ? Un truc rouge peut-être, comme ça ? »

Et il me brandit au bout de ses longs bras d'échalas, me lance en l'air en direction de ses complices, et continue à brailler :

« Olé ! Olé ! Attrape-donc si t'es cap' ! »

Les autres, les chenapans, ont compris, l'un me bloque puis on me passe de main en main, de pied en pied... Pierrot est figé, l'air égaré, les joues écarlates, il ne me perd cependant pas des yeux, les larmes vont couler. Il est honteux, désolé, ravagé, impuissant. Je suis en piteux état quand je heurte enfin une cheville de Pierrot et recouvre sa sandale. Ju profite du regard baissé du pauvre gamin pour me reconfisquer d'un coup et lui assener un coup de poing, il s'arrange même pour que la chevalière de pacotille qu'il a pêchée à la dernière fête foraine et qu'il arbore à l'annulaire gauche entaille la chair de sa victime. Il veut le marquer, il va l'asservir... Pierrot est à terre et chevrote, implorant :

« R... rends-le m... moi, s'il t... te plaît ! Je te d... donnerai ce que tu veux, tout, j... je te jure !

– Toute ta fortune hein, les pièces de ta tirelire, et même des billets si ça se trouve ! Allez, va me chercher ça, grouille ! A moins que... Dis donc, on pourrait aussi aller avec toi pour la mater, ta Lili ? Qu'est-ce que vous en dites les gars, en voilà un joli programme, non ? »

Mais les gars ne disent rien car ils ont vu, eux, arriver le groupe d'écolières tandis que Ju menaçait Pierrot. Au centre il y a Lili, et c'est elle qui prend la parole maintenant :

« Vous n'avez pas honte, espèces de lâches ! »

Les filles entourent Pierrot, on dirait qu'elles le protègent. L'une d'elles sort un portable et compose un numéro. Dans la bande à Ju ça ricane mais ça recule, ça sue la trouille ! Ju ne veut pas partir la tête basse alors il me jette dans le fossé :

« T'as raison, du papier, des mots, de la crotte, tout pareil ! On vous laisse entre gonzesses, on se casse ! »

Lili aide son ami à se relever, lui fait une bise sur la joue, murmure à son oreille :

« C'est toujours d'accord pour tout à l'heure... »

Une autre fille me tend à Pierrot qui me tasse très profondément à l'intérieur de son cartable, dans la poche intérieure où il devrait toujours penser à me glisser, à m'enfermer, moi le cahier rouge à qui il confie depuis la rentrée ses pensées les plus secrètes.


MF
(17 novembre 2013)




Ardoise



– Hé Léa ! Amène-nous donc un pot supplémentaire pour nous rincer le gosier avant que j'y aille, faudra que j'sois à l'heure à la gare ! Un pot hein, pas une fillette !

– Bravo les scribouillards ! Vous avez fait honneur au plat du jour ! Et si vous avez encore soif, tant mieux ! Voilà, voilà...

– Ah Léa ! Tu seras toujours la reine du gratin de macaronis ! Comment veux-tu qu'on ne lèche pas les assiettes ? Dis donc, tu te rappelles de Momo qui venait plancher et becqueter avec nous de temps en temps ? Lui aussi avait un bon coup de fourchette !

– Momo ! Sûr que je me souviens de l'oiseau ! Je voudrais bien savoir quand il reviendra me voir celui-là ! Parce qu'il a une belle ardoise chez moi !

– Eh bien justement, je voulais en profiter pour te prévenir. Rassure-toi, tu n'as plus trop longtemps à attendre.

– Et si tu me réglais à sa place puisque c'est ton pote ? Tu t'arrangeras avec lui !

– Et puis quoi encore ! T'inquiète ! Moi j'te dis que tu vas t'en tirer autrement mieux ! Tu vas bientôt pouvoir afficher à l'entrée de ton bouchon : « Ici, le goncourable Maurice Laplume est venu régulièrement écrire avec ses amis, manger, boire et faire la fête ! » Et qu'est-ce que tu dirais d'une plaque ? Imagine une belle plaque, dorée, sur la table là, au fond ! Sacrée publicité ! Ça va te rapporter un max de clients !

– Ben explique-moi, parce que franchement je ne vois pas ce qu'il fait de médiatique ton Momo ! C'est le roi des kékés plutôt ! Et j'ai la radio allumée toute la journée dans la cuisine, alors je serais au courant s'il était au top ! Il a eu une intuition soudaine, l'idée du siècle ? Allez, tu me fais bien rire !

– Chut ! (en confidence) Tu sais, au départ il avait un plan c'est vrai, ensuite je peux te dire que le hasard s'en est mêlé... D'abord il s'est mis à côtoyer les mecs les plus grands, les plus hauts, jusqu'à écrire leurs bios...

– Et alors, c'est pas ça qui va m'amener du monde ! Ce qu'il me faudrait c'est du chanteur international, du footballeur avec un ballon d'or, de l'acteur en vadrouille, du politique dépravé, pas un clochard qui fait l'écrivain public ou le nègre, même si c'est au sommet du Crayon !

– Ah, tu te trompes ! Écoute au moins ! Il a finalement dégoté un bon parti, et crois-moi la nana était d'une famille dans l'immobilier, plutôt vers Confluence, tu imagines, pleine aux as, elle lui a fait exploser les niveaux vite fait. Et c'est pas fini parce que... Enfin, attends la rentrée littéraire et tu vas voir !

– J'y crois pas, j'te dis ! Ces gens-là, une fois dans les étages, ils ne viennent plus au rez-de-chaussée que pour se faire cirer les pompes, et ils ne s'contentent plus d'un comptoir de quartier !

– Tu l'connais vraiment pas le Momo ! Il a pas pu nous oublier, j'te promets ! Je ne sais pas s'il l'avait choisie pour ça, sa gonzesse, mais elle était du genre bien fragile, même qu'elle avait déjà voulu faire le grand saut plusieurs fois ! Alors figure-toi que le printemps dernier elle est passée par la fenêtre pour de bon ! Sans blague, il est en train  d'en faire un roman du suicide de sa poule... Et il va sûrement ramasser le jackpot. Le glauque, ça rapporte ! C'est pas beau ça ? Il m'a juré qu'il passerait faire la distribution des liasses ! C'est pas un ingrat Momo, il reniera pas ceux qui lui ont tout appris, ou qui l'ont bien nourri, comme toi !

– Arrête de déconner ! Waouh ! C'est si hénaurme ce que tu racontes que j'serais presque prête à tout gober !

– Fais-moi confiance, bon sang ! Juste un peu de patience ! Tiens, mets donc mon plat d'aujourd'hui et ce dernier pot sur son compte à Momo, moi faut vraiment que j'vous laisse, c'est qu'j'ai un train à prendre ! J'te tiens au courant Léa ! Bye !

MF
(13 août 2013)




Dernier accord



On pénètre dans cet immeuble cossu de l'impasse des Bergeronnettes en franchissant d'abord un portail ouvragé. Avant d'atteindre la montée d'escalier, il faut faire quelques pas dans un hall dont les parois sont recouvertes de carreaux formant une mosaïque tape-à-l'œil et compliquée avec entrelacs et oiseaux stylisés. Dans un coin, haut perché, l'objectif d'une caméra paraît incongru. Enfin on distingue tout au fond, dans la cour, un riche agencement de plantes sempervirentes et des massifs de fleurs : de subtils arômes parviennent jusqu'à la porte où se trouve le tableau d'appel par interphones.

Madame B., gardienne de l'endroit, prisant fort le jardinage mais jamais trop pressée pour le ménage, entreprend ce matin, à son allure, l'ascension dans les étages. Elle perçoit un miaulement familier. Sur le deuxième palier, sous la plaque rutilante où l'on peut lire « Cœurs Accords », la brave femme dispense à un superbe siamois impatient quelques papouilles sous la gorge puis une longue caresse sur tout le dos qui se voûte de plaisir. Elle s'aperçoit que la porte de l'agence dirigée par Monsieur K. n'est pas verrouillée ; alors, inquiète, elle se décide, entre dans l'espace de réception, à la sobriété contemporaine, et suit le chat qui traverse un coquet salon d'attente avant de se faufiler dans le bureau entrouvert. Lorsqu'elle découvre, étalé sur le tapis persan, le corps du patron que lèche avec application son matou, la concierge pousse un cri de terreur et, se sentant soudain les jambes en coton, s'encouble dans les chaises « design » de l'antichambre. Elle s'effondre ; le temps de reprendre ses esprits, elle pioche enfin son portable au fond d'une poche et compose le 112.

Les premiers policiers dépêchés sur place se rendent compte que Monsieur K. a été assassiné, piqué en plein cœur à l'aide d'une aiguille fine et pointue, « dans le genre de celles qu'on utilise dans les cabinets d'acupuncture », précise un peu plus tard le médecin légiste, « mais pas sûr ! »... En effet, l'arme du crime a disparu. Le commissaire en charge de l'affaire, un vieux célibataire, ami de la victime et accessoirement aussi son client, a vite fait de résoudre l'énigme. Il visionne les enregistrements de la caméra située dans le hall et fait tirer un agrandissement photo de la dernière visiteuse de la veille ayant sonné à l'interphone de l'agence. Madame B. qui connaît tout le monde en ville, l'identifie aussitôt. C'est une modiste entre deux âges qui travaille dans le quartier, rue des Alouettes : Mademoiselle X. ! Appréhendée dans sa boutique par deux inspecteurs de la brigade, celle-ci avoue rapidement... Elle a tué, par dépit, en fait avec une aiguille à chapeau, l'entremetteur incapable qui se disait « accordeur » de cœurs et se vantait de n'avoir jamais échoué en un demi-siècle. Avec elle il n'avait pas rempli sa part du contrat, il ne lui avait trouvé aucun homme acceptable : Monsieur K. devait être puni !

Lorsque Mademoiselle X., sous bonne escorte, arrive sur les lieux du crime, Madame B., les policiers et le médecin toujours sur place assistent à une étrange scène : la modiste et le commissaire, mis en présence, semblent dès le premier regard comme subjugués l'un par l'autre. On devine entre eux une incroyable harmonie. C'est le coup de foudre pur et simple, comme une ultime rencontre qu'aurait orchestrée Monsieur K. pour ponctuer sa carrière, au prix de sa propre vie... En quelque sorte son dernier accord !

 MF
(10 juin 2013)




Résultat des courses



Franchement, si je me retrouve là, seul, dans le noir, grelottant de froid mais surtout de trouille, je ne dois m'en prendre qu'à moi... Je sens arriver une crampe dans le mollet droit mais impossible de me déplier, je suis coincé, réduit à l'immobilité et au silence. Mon cerveau carbure à plein, un peu tard certes : j'aurais dû me méfier...

***

Au départ, moi, je voulais juste rendre service ! C'est elle qui m'a abordé, entre les armoires à surgelés du Granpix, parce qu'elle n'arrivait pas à attraper les boudins blancs aux cèpes.

– S'il vous plaît Monsieur, je cherche quelqu'un pour m'aider... Voyez, quel ennui, je suis vraiment trop petite !

Une petite dame, oui, entre deux âges, disons entre le troisième et le quatrième, l'ensemble plutôt bien conservé et une bonne tête, fripée juste ce qu'il faut. Pendant qu'elle me parlait, ses yeux se sont mis à pétiller... Il faut dire que j'ai une taille un peu au-dessus de la moyenne mais ce que l'on remarque d'abord chez moi c'est sans doute les pecs, évidents sous le marcel, sans parler de mes bras... tatoués : deux vrais livres d'images, en couleurs qui plus est. Avec le recul je dirais que... ça m'apprendra à afficher mes avantages ! Bref, après le passage en caisse, je l'ai retrouvée sur le parking en train d'essayer de transbahuter ses packs d'eau minérale du caddie jusque dans son coffre. A quelques voitures de la mienne... Toujours serviable, j'ai donné mon coup de main...

– Je peux toucher ? a-t-elle lâché ensuite, gentiment je dois dire, une fois que j'ai eu fini d'œuvrer, en montrant de l'index mes biceps et en clignant de l'œil, l'air vraiment sympa.

Moi bien sûr, flatté, j'ai répondu oui. Elle m'a saisi chaque bras, et scruté, et tâté ; l'évaluation a duré un moment, petites pressions, hochements de tête approbateurs...

– C'est que pour monter toutes ces provisions, chez moi,  j'ai quelques marches... Si j'osais... Ce n'est pas très loin, à deux rues d'ici, à l'entrée du lotissement des chênes... Et je vous offrirai le café bien sûr... Ou une bière, enfin, ce que vous voulez... Qu'est-ce que vous en dites ?

Vu son âge, je n'y voyais toujours pas de malice et me rappelle avoir pensé, bêtement, que je pouvais me défendre au cas où, non ? Donc j'ai suivi la twingo avec mon break et me suis garé devant chez elle le long du trottoir tandis qu'elle remisait sa boîte de conserve dans le garage. Là j'aurais dû me méfier encore mais je suis trop con, trop beau trop bon trop con, tout moi, le drame de ma vie. Si je pouvais, là, maintenant, j'éclaterais de rire, je me foutrais de ma gueule ! J'ai transporté tous ses sacs et ses packs dans sa cuisine pendant qu'elle lançait la machine à café, une de cette marque vendue sans l'idole. On a aussi échangé pas mal d'avis sur le supermarché d'où on venait, les prix, le choix, la fréquentation...

– Vous voulez peut-être vous laver les mains, vous rafraîchir ?... Votre petit nom c'est... quelque chose comme... Arnold  ?

Les derniers mots étaient prononcés sur un ton très... complice, comme quand on veut partager une bonne blague, et je n'ai pas pu résister, j'ai ri franchement.

– Appelez-moi Arny, c'est ça !

– Oh Arny, eh bien la salle de bains se trouve... je vais vous montrer... »

Elle m'a accompagné dans le couloir et je me suis retrouvé piégé ! Elle m'a collé contre le mur, a commencé à me tripoter les épaules et à se frotter contre moi : je l'avoue, oui, j'ai laissé faire. Entraîné vers la chambre, j'ai distingué tout de suite des trucs plutôt étonnants sur une espèce de commode surmontée d'un miroir, une coiffeuse je crois que ça s'appelle : on aurait dit deux ou trois paires de menottes et un ramassis de chaînes dans une vaste corbeille. Un jeu de mots idiot m'a traversé l'esprit - dans quelle guêpière m'étais-je fourré ? - mais juste traversé car il était trop tard. Déjà sacrément émoustillé, j'ai basculé la vieille sur le lit et cherché fébrilement d'une main un sein sous le t-shirt ; de l'autre je commençais à pétrir un fessier. Elle a alors entrepris de me débarrasser de mes vêtements et je me suis retrouvé à poil en un rien de temps, comme si elle avait travaillé ces gestes toute sa vie... Drôlement alerte la petite dame.

C'est là, alors que mon enthousiasme grandissait de plus en plus, qu'en fait ça s'est gâté car on a entendu très clairement une sonnette, le genre deux tons, ding dong, et surtout une voix :

– Chérie, c'est moi !

Et elle de me souffler dans l'oreille « Ciel ! Mon mari ! » et d'enchaîner « Vite ! Le placard ! » où je me suis bien sûr précipité nu comme un ver tandis qu'elle ramassait mes effets pour me les fourrer par-dessus la tête avant de refermer les portes du dit et maudit placard... à clé.

***

La douleur dans le mollet me devient vraiment insupportable ! J'entends le dévoué légitime entrer dans la chambre et proposer :
– Tu es là ma douce ? Tu veux que je t'aide à finir de ranger tes courses ? 

MF
(22 mai 2013)



HP



Le 1er avril dernier, HP succombait à une crise cardiaque, le jour de ses 100 ans, alors qu'elle fêtait le lancement de son cinquantième recueil de « brèves de gare ». Rappelons que la célèbre nouvelliste créa cette série d'écrits en 1964, grâce au soutien des éditions Garrimard auxquelles elle demeura fidèle tout au long de sa carrière.

Hildegarde Poisson, alias HP, évoquait parfois ses modestes origines et son enfance bretonne. Dans un récent entretien, quelques heures seulement avant sa disparition, elle nous en révélait de nombreux détails...

Elle naquit le 1er avril 1913 sous l'étal dégarni d'un mareyeur, juste avant l'aube et la foule, à la criée du port de Trégarven. Sa mère, une poivrote notoire, à l'allure de petite vieille, hantait auparavant quotidiennement les quais et cet hiver-là, les gens du coin remarquèrent bien la silhouette gonflée de la miséreuse. Mais personne ne chercha vraiment à identifier le responsable et aucun mâle local ne s'en vanta jamais !

La pocharde gueulait partout qu'elle attendait un garçon : « Je l'appellerai Désiré ! », grasseyait-elle à qui la branchait sur le sujet de sa grossesse. Il lui fallut donc improviser quand la petiote arriva et la femme se rappela sans doute, en ce moment si particulier, quelques sonorités familières de sa jeunesse, passée là-bas très loin vers l'Est... Pourquoi pas « Hildegarde » ? Ce prénom, qui associaitles notions de combat et de protection, armerait la gamine pour la vie ! Quant au patronyme, la mère opta probablement pour « Poisson » en percevant les beuglantes des marins qui commençaient à décharger leurs navires.

Elle gratta le prénom et le nom de sa fille sur une ardoise qui gisait là et qu'elle glissa avec le bébé dans une couverture puante. Puis elle se carapata vite fait. Un docker, plus tard, se rappela une ombre embarquant sur un thonier en partance pour les mers du sud... On ne la revit plus.


En ce matin du 1er avril 1913, comme d'habitude, le chef de gare de Trégarven passa dès l'aube s'approvisionner à la criée. Il se porta volontaire pour recueillir le curieux fretin du jour, hurleur et encombrant, découvert dans une caisse vide que l'on s'apprêtait à emplir de glace. Hildegarde combla son désir et celui de sa femme : de notoriété publique, le manque d'enfant accablait le couple depuis des années...

Comme personne ne la réclama jamais, la petite Poisson grandit dans leur pavillon en bordure du chemin de fer. Dès qu'elle sut écrire elle nota dans son journal les anecdotes se déroulant à la station. On remarqua très tôt, en classe, ses capacités à rédiger des compositions françaises. La bonne élève réussit haut la main l'entrée à l'École Normale. Elle devint une institutrice attentive et efficace. Durant ses congés, avant, pendant et après guerre, elle parcourut la France, de gare en gare, accumulant ses observations. A 50 ans, elle demanda une retraite anticipée, impatiente de réaliser son projet littéraire.

Un premier recueil contenant dix « brèves de gare », signé HP, parut le 1er avril 1964. A la même date, chaque année, la maison Garrimard organisait la diffusion d'une dizaine de textes variés, d'une veine toujours plus originale. Les lecteurs se précipitaient régulièrement sur le nouvel arrivage et l'on consomma chaque nouveau « Poisson » sans modération. Ces derniers temps, de nombreux extraits disponibles sur le net remportaient un succès considérable. L'auteure maniait l'humour et le suspense comme personne, elle possédait un véritable art du sel et de la chute et contribua à réhabiliter le genre des nouvelles au sein des cercles littéraires...

Beaucoup d'hommes tentèrent leur chance auprès de la talentueuse Hildegarde mais elle ne mordit à aucun hameçon, glissant de leurs cœurs à peine saisie. HP consacra la seconde partie de sa vie entièrement à l'écriture ; hélas, il faut nous y résigner, il ne paraîtra plus de « Poisson » d'avril !

MF
(19 avril 2013)




À l'attention de Mamie Rose



Il est arrivé quelque chose
C'était au courrier ce matin
Un tout petit paquet de rien
à l'attention de Mamie Rose

Mamie Rose est ma grand-mère
A mi-temps dans notre maison
Et dans une sorte de pension :
Le foyer logement "La Rivière"

En ce moment elle est chez nous
Elle me garde jusqu'à ce midi
On cuisine, on joue et on rit
On voit pas le temps passer du tout

Il m'a bien semblé qu'aujourd'hui
Elle n'arrêtait pas de rêver...
– J'ai hâte de rentrer au foyer
Ce jour est précieux, m'a-t-elle dit

Je n'en ai pas dormi de la nuit
Mon secret, puis-je te le confier ?
On devrait ce soir m'inviter
Ce serait dommage si on m'oublie

Surtout ne t'inquiète pas Nina
Ton Papa sera là de bonne heure
– Dis Mamie, tu sais, le facteur
Il a donné un truc pour toi !

Je peux ouvrir ton p'tit paquet ?
– Si tu le veux Nina chérie
Déchiffre ce qui est écrit
Et trouve qui me l'a envoyé

Mais j'ai déjà sans ménagement
Arraché kraft et adhésif,
Mes ongles transformés en griffes,
Sûre que c'est un présent

Apparaît un superbe étui
Que très intimidée je pose
Sur les genoux de Mamie Rose.
Elle s'est assise au bord du lit.

Mais qu'est-ce qu'elle attend ?
Moi je voudrais bien savoir
Ça m'a l'air d'une drôle d'histoire
Alors je la presse gentiment.

Dans la jolie boîte décorée
Il y a une chaîne et un cœur
Mamie se ride de bonheur
Elle trouve également une clé

Sur la clé il y a un numéro
Celui de la chambre de Pierre
– C'est mon voisin à La Rivière
me murmure-t-elle, c'est mon héros

Je n'ai pas fini d'être heureuse
Il faut profiter de la vie
Et ma chance, vois-tu ma chérie
C'est d'être une grande amoureuse

Il est arrivé quelque chose
C'était au courrier ce matin
Un tout petit paquet de rien
à l'attention de Mamie Rose


MF
(14 février 2013)




Le chef-d'œuvre



Il était une fois une sorcière, très vieille et très laide, appelée Chremédia ; sa silhouette correspondait parfaitement à celle des jeteuses de sorts traditionnelles. Elle vaquait fébrilement à ses affaires, toujours voûtée ; des toiles noircies, rêches et élimées, enveloppaient ses formes flasques. Un bouton purulent surmontait le bout du nez crochu, des touffes de poils hirsutes parsemaient le menton proéminent, des cheveux sales et filasses s'échappaient d'un chapeau à la pointe en berne. De l'ensemble émanait une odeur fétide...

***

Elle avait élu domicile aux antipodes, pour ne pas concurrencer nos magiciens d'Europe, et régnait sur une île aux denses forêts d'eucalyptus, de pins et de hêtres centenaires, au bord d'une rivière aux multiples cascades.

Sa cahute ronde était bricolée de boue, de pierres et de branchages accumulés au fil du temps : un taudis, d'autant plus répugnant qu'il était infesté de rats que Chremédia traitaient comme des esclaves et qui passaient régulièrement à la marmite... Ils pullulaient au milieu d'un fatras de dictionnaires qu'ils rongeaient sans doute à loisir tandis que la vieille, de son côté, pouvait passer des heures à soigneusement découper certaines encyclopédies animalières !

Sur le toit de la cabane, un trou central faisait office de cheminée ; il s'en s'échappait perpétuellement un panache gris. La nuit tombée, au milieu des fumées, on distinguait souvent des étincelles et même, parfois, des bouquets de créatures frétillantes... Ces étranges bestioles propulsées dans l'air agitaient un moment leurs membres incertains, puis retombaient sur le sol moussu où elles s'éparpillaient enfin en grouillant...

Chremédia était également surnommée « la cuisinière de Tasmanie ». Vous savez que toute sorcière évolue dans une spécialité particulière. Eh bien Chremédia, elle, s'exerçait depuis toujours, et avec délice, à imprégner l'eau de source d'humeurs d'origine animale, mais elle s'acharnait surtout à tester la capacité des mots écrits à se diluer dans un liquide : la force de leur signification lui apparaissait de plus en plus évidente...

Ainsi Chremédia testait ses mélanges. Au fil des heures, la mixture finissait par se troubler, par se colorer, par puer, ce qui ravissait notre dame. Après la macération puis la cuisson, elle balançait un rat sacrifié dans le produit ronflant et procédait à la mise à feu pour l'explosion terminale...

Il s'agissait pour elle d'éprouver son génie, dans le but de créer quelque nouvel être vivant à partir des anciens, une production qui lui survivrait, qui serait son chef-d'œuvre et immortaliserait son génie... Elle poursuivait son objectif, inlassablement, ressassant cette maxime : « Tout rat plongé dans un bouillon en ressort transformé ! »

***

Récemment, dans un ouvrage traitant d'alchimies et de légendes, j'ai trouvé les références d'un recueil oublié : « Mots cuire et maudire pour animaux faire »... Cet ensemble de recettes très spéciales détaille les pratiques de la fameuse « cuisinière de Tasmanie » qui serait ainsi à l'origine de l'apparition dans l'île de couscous tachetés, de bilbys et d'échidnés... Laissez-moi vous dévoiler les secrets de sa dernière composition...

Voici les ingrédients que Chremédia dut rassembler pour son ultime expérience, en plus de quelques litres d'eau pure et du rat habituel. Elle rechercha dans ses collections disparates les meilleurs articles vantant les qualités des pelages de loutre puis ceux qui insistaient sur les propriétés des queues de castor ; elle choisit également quatre schémas légendés d'une patte de canard vulgaire. Elle dut marchander au village voisin pour obtenir quelques dents de lait de petit humain et des œufs de poule fraîchement pondus. Enfin, au dernier moment, elle sortit de sa réserve un bocal douteux contenant une araignée venimeuse crevée...

Un matin, Chremédia remplit donc son chaudron aux trois-quarts et plongea dans l'eau froide les paperasses sélectionnées, dans l'ordre, accompagnant ses gestes d'une psalmodie gutturale incompréhensible et interminable ! Alentour, la forêt retenait sa respiration...

Puis elle touilla, fouetta le liquide, avant de lancer le feu sous le chaudron. Aux premiers frémissements elle jeta dans la soupe l'araignée ratatinée, deux œufs entiers et trois dents de lait. Le tout mijota jusqu'au jour suivant... Au soir du lendemain elle activa la braise, puis saisit par une oreille le rat de service pour le propulser en un moulinet expert du bras dans l'espèce de sauce. Elle entama, intelligiblement cette fois, l'incantation décisive : « Mais où est donc... Orni... Orni... ». Horreur ! Le trou de mémoire ! Elle se mit à bégayer, cherchant désespérément la suite. C'est alors que des projections l'aveuglèrent ! Elle vit tomber sur le sol, au milieu de cendres et de fragments de coquilles, plusieurs petits monstres au corps de loutre, à la queue de castor, les pattes pourvus de palmes et de griffes, certaines agrémentées d'un aiguillon suspect... « Orni... Orni... » ne pouvait-elle s'empêcher de répéter tandis qu'une douleur lui comprimait la poitrine. Chremédia n'eut que le temps d'ouvrir les bras pour prendre l'univers à témoin de ce succès sensationnel ; elle compléta au hasard la formule « Orni... Orni... thorynque » et baragouina un « eurêka » poussif. Puis la diablesse creva, de surprise, comblée, dans sa cabane du bout du monde.

MF
(janvier 2013)



J'étais un veinard


La sonnerie me dérange en plein tracé compliqué ; j'attrape enfin le téléphone et récite sèchement :

– Allo ! Bienvenue chez Deer&Hope !

– Bonjour, ici la secrétaire de Monsieur Bloomhill.

Je ne me souviens pas à quoi elle ressemble celle-là ; sa voix ondule, haut perchée. Mais finalement son appel tombe bien, alors je reprends avec un peu plus d'enthousiasme :

– Ah ! Ed Hope au bout du fil ! Justement, j'ai de bonnes nouvelles pour Monsieur Bloomhill. Nous avons établi notre proposition finale. Vous voulez sans doute convenir d'un rendez-vous ?

– Eh bien, Monsieur Hope, je suis désolée mais Monsieur Bloomhill vous fait dire qu'il ne donnera pas suite...

– Comment cela, ne donnera pas suite ?

– C'est que le conseil d'administration de la Bloomhill-Corp vient de rejeter le projet de construction du nouveau siège, Monsieur Hope.

– Mais...

– J'ai fait la commission, je ne peux vous en dire plus ; au revoir, Monsieur Hope !

 Elle raccroche aussi sec. Tu parles ! Et moi je reste là comme un imbécile, pendant un moment, avec ce combiné inutile qui me grésille dans la main, incapable de me mettre en colère, engourdi. Ma placidité coutumière ressemble à de l'indifférence, c'est un défaut que me reproche Grace, si souvent... Alors que cela correspond toujours à un profond ravage intérieur. Je finis par reposer l'engin et retourne m'asseoir à ma table de travail... Un autre aurait balayé ses instruments, ses papiers, de rage. Moi non, je retiens mes émotions ! Il vaudrait mieux que ça sorte pourtant.

Je suis architecte, associé depuis cinq ans avec mon copain d'école Howard Deer : notre boîte marchait plutôt bien au début mais avec la crise personne n'investit plus, ni les patrons ni les particuliers. Nos comptes sont dans le rouge depuis plusieurs mois et Bloomhill était notre dernier commanditaire... Howie se console de la rigueur en descendant fréquemment au seul pub de ce putain de trou perdu de banlieue. Moi je me retrousse les manches et bosse pour deux, tôt le matin, tard le soir, trop évidemment... Grace me dit qu'elle ne supporte plus cette vie. Je comprends.

Je me rends compte - comme si c'était une découverte ! - qu'il fait vraiment très clair dans cette pièce. C'est bien pour cela qu'on avait choisi le local, Howie et moi : pour dessiner, ces grandes fenêtres, franchement, quelle aubaine ! Et ce sera un bon atout pour essayer de vendre... bientôt ! Pour sûr on est mieux ici qu'en face, dans ce vieil immeuble noir ; bon d'accord, le toit encombré, avec le traditionnel et infâme réservoir, sans compter les bouches d'aération, y a mieux comme panorama, mais du coup rien n'empêche la lumière d'arriver chez nous. Je suis bien ici. Enfin : j'étais bien ici. Grace, elle, ne les aime pas nos murs, nus, nos angles, droits ; elle dit que les bâtiments début de siècle ont plus de charme, et dégagent une chaleur plus humaine. Elle va être soulagée de ne plus avoir à passer dans ce bureau. Tiens, la dernière fois qu'elle est venue, Bloomhill était là justement. Il avait admiré Grace et m'avait félicité, en m'assurant que j'étais un veinard...

Grace... La carte d'un restaurant est tombée de son sac ce matin. Je l'ai ramassée et je l'ai là, dans ma poche gauche. Je m'aperçois que je suis en train de la malaxer, machinalement, depuis le coup de fil. C'est une adresse à New York, en ville... Je sais que Grace aime aller en ville ; elle m'a toujours reproché d'avoir choisi ce building fonctionnel trop à l'écart et notre maison bon marché trop isolée... Il est 11 heures et je pourrais presque aller repérer l'endroit où elle déjeune, la retrouver, manger avec elle. Je n'avais pas le temps avant. Mais maintenant... Pourquoi pas ? Je me lève, péniblement, défroisse les manches de ma chemise, lisse mon gilet, récupère ma veste et sort...


Il ne m'a fallu qu'une heure de voiture... Je repère facilement l'enseigne. Il y a une grande vitrine ; une employée est en train de rectifier un alignement de fruits entre les ardoises de menu. Une autre, mais non ce doit être la patronne, est occupée à la caisse ; le long du mur recouvert de boiseries sont installées de petites tables carrées, protégées par des nappes bien blanches. Je me surprends à penser aux murs immaculés de mon bureau, à ma chemise, impeccable, à ma petite existence, si propre. J'aperçois un couple de clients... La femme me tourne le dos mais je reconnais le chapeau rond de Grace, celui qu'elle préfère, acheté hors de prix, et qu'elle réserve pour les grandes occasions... L'homme a enlevé et suspendu son feutre. Son crâne dégarni... il me semble...

La grande occasion aujourd'hui, c'est donc Bloomhill !

Et moi je reste impassible, là, sur le trottoir, voyeur immobile et sonné ! Des perles de sueur froide me dégoulinent sur les tempes, d'autres me collent la chemise au dos et me font frissonner. Se sont-ils entendus ensemble pour me couler, est-ce l'idée de l'un, de l'autre ? Je n'ai même pas envie de savoir.

Bloomhill est un double salaud et moi je suis un pauvre type. C'est la vie. Je vais aller retrouver Howie, c'est lui qui a raison, il a la solution.


MF
(24 novembre 2012)

Cette histoire a été inspirée par deux tableaux de Edward Hopper (1882-1967) exposés au MET, Metropolitan Museum of Art, à New York : Office in a small city(1953) et Tables for ladies (1930).





Cambriole



La semaine dernière, à l'occasion d'un repérage sur la colline de Fourvière, j'ai suivi une ruelle en pente bordée de vétustes maisonnettes : l'une d'elle a particulièrement attiré mon attention... Et je m'y connais ! Depuis, je viens chaque matin et m'installe sur le banc qui lui fait face. Bonne pioche ! La résidente en ce lieu est une femme âgée qui paraît fort dépendante : je le sais parce que j'ai remarqué les allées et venues de quelques braves dames, certainement des aides-ménagères ou des auxiliaires de vie, qui la visitent à heures fixes. Tout est réglé comme du papier à musique et par exemple, j'ai observé que les employées, lorsqu'elles sortent faire les courses, installent toujours l'invalide derrière la fenêtre d'une pièce donnant sur la rue : sans doute pour qu'elle puisse profiter et se divertir de ce qui se passe dehors. Hélas la voie est peu animée et la pauvre n'a pas l'air d'avoir d'autres occupations, quelle tristesse ! Tout à l'heure, je crois qu'elle m'a vu : la tête un moment tournée vers moi, elle a lentement ajusté ses lunettes et il m'a bien semblé croiser son regard ; puis elle a piqué du nez, sans doute pour un p'tit somme.

Allons, j'y vais. Maintenant. Je traverse la rue, passe la grille d'entrée, traverse l'étroit jardinet, monte les quelques marches du perron et crochète sans peine la serrure de la porte... Je ne crains pas de voir apparaître un clébard, ni même un chat, car je n'ai distingué aucun sachet de nourriture animale dans les provisions quotidiennes. Bien sûr je navigue à mon aise dans la demeure, localise facilement la chambre et déniche le pactole en moins de deux, dans l'armoire, sous une pile de linge brodé : quelques bijoux, peut-être en toc mais c'est toujours ça, on ne sait jamais, et l'argent liquide... En repassant devant la pièce où se trouve parquée ma nouvelle bienfaitrice, je jette un œil et constate qu'elle est toujours profondément endormie. La monture en écaille a glissé sur l'arête de son nez et me paraît en équilibre plutôt instable. Alors je m'approche et me penche, tout doucement, puis, les saisissant délicatement par leurs branches, je soulève lentement les précieuses lunettes ; enfin je les pose dans l'étui que la vieille a gardé ouvert sur le plaid recouvrant ses cuisses. Je suis un voyou, certes, mais ce genre de situation m'attendrit toujours... On ne se refait pas !

MF
(8 octobre 2012)




Choix



En période de rentrée, il est toujours difficile de choisir un livre parmi toutes les nouveautés ! Pour me faciliter la tâche, je me rends alors dans une librairie voisine que j'affectionne particulièrement, où l'on circule à l'aise, au clair et au calme. Et je rôde un moment entre les tables... Les ouvrages qui m'attirent, grâce au nom de leur auteur, ou par leur titre, leur couverture, je les touche, les soupèse, les tourne, les ouvre, les feuillette, les repose. Et j'arrive toujours à me décider, rarement déçue quand je m'accorde le temps de regarder et d'écouter ; car j'ai aussi l'oreille qui traîne, curieuse, et quand il y a un peu de monde je cherche à saisir quelques commentaires alentour. Aujourd'hui j'entends par exemple qu'on s'est régalé avec « Les oubliés de la lande »... Alors je me rapproche de la pile... Pas mal le titre : d'emblée mystérieux et prometteur ! La présentation est sobre, dans une collection joliment nommée La Brune, au éditions du Rouergue. Fabienne Juhel, l'auteur, est bretonne, ce qui constitue, à mon sens, un intérêt supplémentaire. Il s'agit de son cinquième roman, mais je ne la connais pas... pas encore ! Il me tarde soudain d'entrer dans son univers... Je prends !

Dès les premières pages, on comprend que « Les oubliés de la lande » désignent les habitants d'un village invisible et sans nom, des résidents libres sur un territoire situé quelque part, là-bas, vers l'ouest, derrière les « Mamelons de la Vierge »... Les gens qui ont atteint cette contrée y ont trouvé refuge suite à des événements divers, certains même pour des raisons méprisables, mais tous étaient guidés par l'angoisse d'une mort prochaine. Ici, au moins, ils savent ne pas risquer d'être rattrapés par l'Ankou ; ici, une sorte de charme empêche la Grande Faucheuse d'œuvrer à son aise ; ici, ils sont persuadés qu'ils ont enfin « semé la Camarde ». La Mort y est neutralisée !

Dans ce « no death's land », la vie est faite de patience et, éternité oblige, d'ennui et de répétition ; alors évidemment il y en a qui décident parfois de repartir, laissant la place à d'autres. Ceux qui restent - Jos le cantonnier, Edern l'idiot, Zora la couturière, le couple formé par Régis et Yvon..., vingt-huit personnes en tout pour l'instant - obéissent à des règles strictes, sous l'ordonnance pointilleuse d'un maire nommé Jason. Ils se montrent cependant fort sensibles à certains signes et ne manquent jamais de les interpréter : un nombre au fond de leur verre, le passage d'une étoile filante, le chant d'un rouge-gorge... Justement, que vont-ils penser de Tom, huit ans pour toujours, qui vient d'apercevoir, au-delà des Portes, le corps d'un inconnu ? Que vont-ils penser du petit homme qui découvre aussi, à l'occasion de promenades buissonnières, plusieurs animaux crucifiés ? Les gens du village ne finiront-ils pas par considérer l'enfant comme un oiseau de malheur annonçant la fin de leur privilège ? Pour sauvegarder l'endroit, pour y garder sa place, Tom se livre alors à une enquête, il joue au détective, à la recherche d'une explication et peut-être - horreur ! - d'un meurtrier, rôdeur ou infiltré, amateur de trophées...

Ce récit pétillant me surprend, me ravit. Comment le définir ? Légende, fantastique, suspense, humour, poésie, réflexion, il y a toutes les couleurs, pour tous les goûts. Une intrigue se noue et se dénoue dans ce monde étrange et pourtant familier, parmi des humains somme toute presque ordinaires... Fabienne Juhel en propose des portraits typés qui nous les rendent proches, attachants ou répugnants selon leurs failles, leurs secrets, leurs violences. On sent aussi dans toutes ses descriptions une profonde tendresse pour les animaux, un grand amour de la nature, la fine perception des odeurs et des bruits.

La composition en courts chapitres donne du rythme à l'ensemble : difficile de suspendre sa lecture ! Je viens à peine de terminer mon livre et je n'ai qu'une hâte : le reprendre du début, repérer les détails que j'ai certainement survolés et négligés, qui me paraîtront désormais évidents ; j'ai envie de goûter à nouveau l'aventure et sans doute serai-je tentée de me reposer quelques questions... Et si... Au cas où... Est-ce que j'aimerais, moi, habiter ce village ? Si je savais où il se trouve, est-ce que je partirai sur la route, en quête du « no death's land » ? Ça me plairait-il de garder mon âge, le même pour toujours ? Est-ce que je préférerais la Mort ou l'Éternité ? Si j'avais le choix ?

Voilà qui mérite cogitation... Quoi qu'il en soit, je n'oublierai pas de sitôt ce livre sur mon étagère ; j'ai très envie d'en partager le plaisir, les émotions, et vais donc sans tarder le faire circuler dans mon entourage, parmi quelques amateurs de mots et de contes, tout comme moi simples mortels - pour l'instant !

MF
(20 septembre 2012)

Les oubliés de la lande, de Fabienne Juhel, collection La Brune, éditions du Rouergue




La reine des baleines



Ce matin, Sammy accompagne son papa pour un tour de ville et des plages. En rentrant à l'appartement, loué pour les vacances, où Ginette est restée se reposer du long voyage de la veille, le petit garçon se précipite vers elle, et tout sort en rafale... « Mamie, Mamie, on a plein de choses à te raconter... Sur la plage, y avait une énorrrrme méduse, beurk, c'est comme un champignon transparent avec un gros pied gluant, et fallait pas toucher, paraît que ça pique comme les orties, et puis au marché Papa a discuté avec un monsieur qui vendait les huîtres, on va aller visiter ses parcs, mais j'ai moyen envie de goûter, et on a vu une baleine rose, enfin seulement la queue qui dépassait de l'eau, c'est pas une blague, regarde, j'ai la photo... »

Ce sont toutes ces infos rapportées par Sammy que Mamie Ginette a mixées à sa façon pour finalement servir au petit garçon, juste avant la sieste, un étrange conte...

***

C'était au temps où par chez nous l'on pratiquait encore la chasse à la baleine, pour en tirer de l'huile ou récupérer sa viande, ses fanons, ses os, ses intestins... Il n'existait déjà plus dans l'Atlantique Nord, à l'époque, qu'un seul peuple de baleines dites franches, au dos noir, et leur reine avait trouvé refuge ici, derrière les dunes, dans les eaux calmes du bassin d'Arcachon : aucun chasseur n'avait encore osé y pénétrer. Cette mer était digne de la souveraine car y vivait alors une colonie d'huîtres perlières qui pouvaient lui fournir l'essentiel de ses parures. Les riverains s'étaient habitués à la présence du gros mammifère marin : elle avait conquis leur confiance par sa force et une sorte de bonne humeur communicative. Elle bondissait souvent hors de l'eau, joyeuse et fière, soufflant d'aise et déployant les fanons. Les enfants s'amusaient du spectacle, riaient à s'en décrocher la mâchoire, « comme la baleine » devenue leur amie, leur complice... Quand ses sujets venaient visiter la reine, c'était ballet gratuit et la fête sur tout le bassin. La belle vie pour tous, jusqu'au jour où les méduses apportèrent une très mauvaise nouvelle....

La rumeur d'une expédition de chasseurs avait été relayée le long de la côte par les oiseaux et les poissons. Les méduses se cantonnaient d'habitude plus au large et plus profond dans l'océan mais leur chef, qui avait toujours eu un immense respect, taille oblige, pour les énormes baleines, décida de mobiliser son gang. Il s'arrangea pour que ses troupes forment un rempart à l'entrée du bassin ; il misait aussi sur la répulsion et la peur que son espèce inspire depuis toujours aux humains. C'était sans compter avec la détermination des maudits pêcheurs qui réussirent en quelques jours à les emprisonner et à les étouffer dans leurs gigantesques filets. Certaines méduses, quasi mortes, subclaquantes, parvinrent cependant à s'échapper, se laissèrent flotter en surface et porter vers l'intérieur de la lagune afin de donner l'alarme.

Les Arcachonnais se rendirent vite compte du danger et élaborèrent un plan pour défendre leur mascotte : il fallait transformer son apparence et tromper les adversaires ! Ils proposèrent à la reine, tout simplement, de la peindre... Et celle-ci trouva l'idée plaisante, ça la changerait ! Elle perdit un temps fou à se demander quelle couleur conviendrait le mieux à son rang... Elle fut tractée sur le sable de la plus grande plage grâce à un ingénieux système de poulies ; des dizaines d'enfants se relayèrent et la peignirent d'abord toute blanche. Mais la coquette ne fut pas satisfaite du résultat, plutôt fade ; et c'est vrai qu'elle avait ainsi l'allure d'un fantôme. Alors le capitaine du port eut l'idée d'un ton plus original ; il avait en réserve, pour les coques de ses pinasses, une cargaison de pots d'une teinte... proche de l'écarlate. Les peintres amateurs eurent juste le temps de badigeonner grossièrement la queue de l'animal où le rouge se fondit dans la couche précédente.

Les chasseurs en avaient bavé avec les méduses et pour fêter leur victoire avaient bu plus que de raison. La passe franchie, ils commençaient à investir la rade et à déployer leurs bateaux quand soudain, au centre de leur ronde infernale surgit de l'eau une... chose... rose... qui se mit à les éclabousser frénétiquement... Tous avaient cru discerner une queue de baleine, certes, mais rose ! Ils se frottèrent les yeux : l'abus de liqueur leur valait sans doute des hallucinations. Puis ce fut panique et pagaille et ils finirent par refluer vers l'océan... Ils reviendraient après quelques heures de sommeil réparateur, revigorés par le vent du large et surtout dégrisés !

Ainsi la reine franche eut le temps de quitter le bassin pour gagner des eaux lointaines moins dangereuses ; elle ne s'inquiétait pas de sa couleur artificielle, la pleine mer en aurait vite raison ! Sinon tant pis, n'y avait-il pas des baleines bleues, alors roses, pourquoi pas ? Avant de partir, elle entonna un chant d'adieu émouvant qui fit naître des larmes dans les regards des grands et des petits d'hommes réunis sur les plages alentour...

***

Tu vois Sammy, il y a toujours des huîtres ici : elles ne fabriquent plus de perles mais elles contribuent au prestige de la région, tu les goûteras n'est-ce pas ? Quant aux méduses échouées sur le sable, ne cherche pas à les toucher bien sûr mais ne les hais pas trop, pense aux efforts qu'elles déployèrent en d'autres temps... Tu me dis que la reine est de passage pour saluer la population ? Alors je retournerai bien la voir avec toi si tu veux, tout à l'heure, après la sieste !

MF
(16 août 2012)




Vivant !



La route longe le bord de mer, sinueuse. A droite, une pente broussailleuse se termine en rochers abrupts qui se fondent dans l'océan. Celui-là on ne le voit ni ne l'entend car il fait nuit et il pleut. La chaussée est glissante. Le conducteur rentre chez lui ; il est parfaitement éveillé... Il perd cependant le contrôle de sa voiture qui franchit le talus et se renverse dans les ronces. La ceinture n'est pas obligatoire dans les années 60 et l'homme est éjecté à proximité. L'alerte est donnée rapidement ; la victime transportée à l'hôpital reste dans le coma plusieurs jours. Quand il se réveille enfin, il demande des nouvelles du jeune auto-stoppeur embarqué à la sortie du bourg... Stupeur ! Rien n'indiquait la présence d'un passager, aucune recherche n'a été entamée. On retrouve l'adolescent immobilisé au fond d'un buisson, en contrebas, sur le dos, VIVANT : sa bouche légèrement ouverte a gobé des bouts de feuilles et surtout, chaque matin, des gouttes de rosée...


MF
(18 juin 2012)


Trop-plein



Temps lourd,
Sein gonflé
Ou grosse envie,
La première goutte est exquise !


MF
(18 juin 2012)




La perle du Dragon 

1

Ce matin, une audience extraordinaire présidée par l'Empereur de Jade va se dérouler dans la grande salle du Palais Céleste. Le Maître est déjà installé sur son trône monumental capitonné : contemplez les extrémités finement lissées de sa moustache, la toque écarlate délicatement posée sur le sommet de son crâne, les tissus or, rouge et vert, qui dissimulent les formes pleines de son corps. Il a convoqué aujourd'hui le Conseil des Douze, composé des Ministres de Terre, pour débattre au sujet d'une plainte formulée par l'un d'eux à l'encontre d'un autre. L'affaire promet d'être compliquée...

A l'heure dite, le Portier Vénérable ouvre ses portes et dix délégués gagnent leur place habituelle : voici le Rat au portefeuille gonflé arrimé à la ceinture, le Lapin au regard doux et au pelage appelant la caresse, le Serpent orné de ses plus beaux bijoux, le Coq jouant de la crête et du jabot, le Chien assis sur son arrière-train, modèle de patience, le Singe qui mâchonne et gigote, le Cheval naturellement élégant et fier, le Tigre musculeux piétinant d'impatience, la Chèvre, calme et parée de son plus simple collier, et puis le Porc à la robe toilettée pour la circonstance...

Le Bœuf cette fois se poste à la barre réservée en temps normal au plaignant ; derrière lui se serrent trois humains, un grand, d'allure rustique, et deux plus petits, impressionnés.

Face à ce groupe, le Dragon amaigri, au teint vitreux, l'épine dorsale avachie, les griffes émoussées, enfourche péniblement un inconfortable siège d'appoint ; il retient visiblement ses crachats et sa colère. Entre deux ailes dépouillées, il s'efforce de coincer un drôle d'objet : on dirait une cage recouverte d'un grossier drap noir.

– Alors Bœuf, exposez-nous les faits qui m'obligent à me lever si tôt !

– Majesté, Seigneur du Ciel, Souverain tout-puissant, notre Maître Bienveillant, j'en appelle à votre justice et à votre bonté... Je ne suis qu'un pauvre Bœuf, dévoué, à votre service mais aussi redevable envers cet homme ici présent, respectable vacher de profession, qui fut le mari de la plus charmante de vos fées célestes. Il eut avec elle ces deux magnifiques garçons courageux qui nous accompagnent. Vous vous souvenez que votre épouse, furieuse de cette union entre une fée et un simple mortel, traça, grâce à son épingle à cheveux, une profonde rivière pour séparer à jamais les amants, et qu'elle condamna la petite à tisser les heures, seule, de son côté, pour l'éternité...

– Certes ! Et j'avais adouci la peine en autorisant les Pies, une fois par an, à voler ensemble pour former un pont au-dessus de cette rivière, et permettre ainsi aux deux amoureux de se rejoindre, le temps d'une nuit. J'agis toujours avec compréhension et sagesse !

– Exactement, Votre Aimable Majesté ! Or voyez-vous, cette année, les Pies ne pourront accomplir leur bienfait car le Dragon, notre actuel Premier Ministre, à la tâche pour ces douze mois, les a capturées ! S'il vous plaît, écoutez ces humains que j'escorte et qui vous sollicitent. N'est-ce pas inimaginable que vos ordres ne soient pas respectés, que le couple soit privé d'une nuit d'amour et que notre princesse fée ne puisse serrer ses enfants dans ses bras ? A cause de lui !

Et le Bœuf désigne de ses cornes pointues le Dragon nerveux qui lâche en postillonnant :

– Seigneur Dieu, regardez mon allure ; les Pies ont volé ma perle ! Tout le monde sait que cette perle me confère prestance et pouvoir : sans perle je ne suis rien. C'est cela qui est inadmissible ! Comment dans ces conditions honorer mon ministère ?

– Et que disent donc nos Pies ? demande en soupirant l'Empereur de Jade. Où sont-elles ?

Le Dragon soulève la sombre couverture ; les Pies effrayées se blottissent au fond de la cage, se serrent les unes contre les autres. On ne voit plus qu'un amas de plumes emmêlées.

– Les voilà, ces voleuses ! s'exclame le Dragon dégoûté.

– Du calme ! Laissez-les s'exprimer !

Le nœud de Pies se défait et les prisonnières se mettent à jacasser dans une insupportable cacophonie.

– N'y a-t-il point de porte-parole parmi vous, demoiselles pipelettes ? tonne l'Empereur.

– Si fait, Majesté, répond l'une d'elles en avançant le bec entre deux barreaux. Quel malheur ! Nous n'avons pas dérobé cette perle ! Ce lourdaud l'a bêtement perdue, en bâillant figurez-vous ! Il nous a juste aperçues alentour et prétextant notre réputation, voilà qu'il nous déclare coupables de larcin !

L'Empereur réfléchit. Nul n'ose rompre le silence. Enfin, il reprend :

– Bien, résumons ! Pour que tout rentre dans l'ordre, il suffit de récupérer cette perle ! Il s'agit donc de savoir qui a bien pu la ramasser, et si ce ne sont pas les Pies...

– Ce sont elles ! souffle le Dragon. Ces peureuses avoueront sous la torture, vous verrez !

– Taisez-vous, impudent ! Pas de violence ! Je préfère le discours. Mesdemoiselles Pies, je vous entends clamer votre innocence, mais avez-vous une idée de celui ou celle qui laisse le Dragon vous accuser ici ?

2


Les Pies jasent un moment puis leur porte-parole suggère prudemment :

– Eh bien Majesté... C'est-à-dire... Au moment où cette créature, ce Dragon, entamait une sieste, nous avons bien cru apercevoir sur Terre une ombre... peut-être l'un de vos ministres... sans doute celui-ci... le grippe-sou..., dit l'oiselle en désignant le Rat.

Furieux, le Rat se dresse vivement sur ses petites pattes et s'indigne :

– Seigneur ! Dieu du Ciel ! Qu'aurais-je fait d'une perle ? Je n'aime que les espèces sonnantes et trébuchantes. N'était-ce pas plutôt le Chat, ce fourbe qui envoie aujourd'hui un vulgaire suppléant ? dit-il en désignant le Lapin.

Le Lapin se retrouve en trois ressorts aux pieds du trône :

– Seigneur ! Dieu du Ciel ! Qu'aurions-nous fait, Compère Chat et moi-même, d'une perle ? Nous aspirons au calme et à l'oisiveté, pourquoi donc nous encombrer ? N'était-ce pas plutôt ce bellâtre ? dit-il en désignant le Serpent.

Le Serpent ondule jusqu'au bord des babouches de l'Empereur, hausse le cou et minaude :

– Seigneur ! Dieu du Ciel ! Qu'aurais-je fait d'une perle ? Je ne vois pas l'intérêt d'un bijou si je ne peux l'exhiber en public ! N'était-ce pas plutôt cet agitateur ? dit-il en désignant le Coq.

Le Coq irrité bat bruyamment des ailes et réplique en chantant à percer les oreilles :

– Seigneur ! Dieu du Ciel ! Qu'aurais-je fait d'une perle ? J'aime ce qui brille mais sans combat pour l'obtenir, ça ne vaut pas le coup ! N'était-ce pas plutôt ce pantouflard ? dit-il en désignant le Chien.

Le Chien, imperturbable, prend le temps de se dépoussiérer les oreilles et jappe posément :

– Seigneur ! Dieu du Ciel ! Qu'aurais-je fait d'une perle ? J'aurais risqué d'être banni et qu'on ne m'aime plus ? N'était-ce pas plutôt cet acrobate ? dit-il en désignant le Singe.

Le Singe se trémousse et gesticule et piaille devant l'assemblée :

– Seigneur ! Dieu du Ciel ! Qu'aurais-je fait d'une perle ? Si ce n'est pas le résultat d'une compétition sportive je n'en vois vraiment pas l'intérêt ! N'était-ce pas plutôt ce frimeur ? dit-il en désignant le Cheval.

Le Cheval reste campé sur ses solides pattes ; il retrousse involontairement les babines et concède quelques brefs hennissements :

– Seigneur ! Dieu du Ciel ! Qu'aurais-je fait d'une perle ? Je n'ai rien besoin d'acheter puisque je possède le plus beau trésor, la liberté ! N'était-ce pas plutôt ce prédateur ? dit-il en désignant le Tigre.

Le Tigre, d'une démarche chaloupée, fait le tour de la salle et se campe devant l'Empereur :

– Seigneur ! Dieu du Ciel ! Qu'aurais-je fait d'une perle ? Je suis parfaitement apte à convaincre de ma force le peuple des montagnes sans user d'artifice. N'était-ce pas plutôt cette écervelée ? dit-il en désignant la Chèvre.

La Chèvre en tremble de la barbichette et bêle faiblement :

– Seigneur ! Dieu du Ciel ! Qu'aurais-je fait d'une perle ? Ajoutée à mon collier, elle me rendrait encore plus vulnérable ! N'était-ce pas plutôt ce goret ? dit-elle en désignant le Porc.

Le Porc, dodelinant de la panse entre ses courtes cuisses, grogne de dégoût :

– Seigneur ! Dieu du Ciel ! Qu'aurais-je fait d'une perle ? Moi si solitaire, à quoi me servirait cette chose même pas comestible ? Si le Dragon est sot et les Pies bigleuses, qu'y pouvons-nous ? Et Monsieur le Bœuf va-t-il arrêter de nous ennuyer avec ce qui n'est, après tout, que... bagatelle ?

Le Bœuf, vexé, s'apprête à charger et met en branle sa lourde carcasse, mais le plus jeune gamin du vacher le retient... L'enfant a osé un pas ; il passe un bras autour du cou de l'animal, comme pour l'apaiser, et tend l'autre, poing fermé, en direction de l'Empereur, sollicitant timidement l'attention :

– S'il vous plaît...

Puis il ouvre lentement la main ; au creux de sa paume brille la plus belle perle que nul n'ait jamais vu, un bijou étincelant, opaque et lisse... Une rumeur parcourt l'assistance ; l'Empereur écarquille les yeux.

– Monsieur le Dragon a bien fait tomber ceci avant de s'assoupir sur le flanc de la vallée... J'ai vu la perle atterrir et rouler dans le trou où mon frère et moi conservons nos billes... Je l'ai prise dans ma poche, elle était si belle, j'avais envie de la garder pour moi tout seul ! Je ne savais pas qu'elle était si précieuse ! Mais j'ai bien compris : si je veux revoir Maman, je dois la rendre...

Le garçon remet alors le joyau à son ami le Bœuf qui le passe au Porc, et tous les autres font la chaîne : la Chèvre, le Tigre, le Cheval, le Singe, le Chien, le Coq, le Serpent, le Lapin et le Rat... Enfin la perle parvient à l'Empereur qui la dépose lui-même sur la langue du Dragon ému et soulagé...

La séance est levée... Le Dragon libère les Pies, qui s'égaillent aussitôt et sillonnent la voûte... Ainsi le pont de leurs ailes permettra bientôt qu'une famille soit traditionnellement réunie... Et surtout, cette année, la fée tisserande et le vacher pourront encore s'aimer, une nuit entière.

MF
(mai 2012)

Dépositions




***

Jeudi 31 janvier – 23h - Commissariat Saint-Ambroise - L'homme est visiblement préoccupé et triture les extrémités de sa moustache frisée.

Oui, mon prénom est bien Albert. J'habite au 133 rue de Charonne, avec ma femme Juliette qui est couturière, et notre fils de quatre ans. Je travaille dans un atelier du quartier où l'on prépare des sièges pour une usine d'automobiles. C'est grâce au père de Marthe que j'ai eu cette place comme ouvrier ; il était mon voisin autrefois, il m'a embauché dans son entreprise et ensuite nous sommes devenus amis. Il y a onze ans, j'ai même vu naître sa fille ! Depuis, j'ai déménagé mais on a continué à se voir.

Je ne comprends vraiment pas comment la petite a pu ainsi me fausser compagnie. Il lui est sûrement arrivé quelque chose. Elle est si sérieuse. Elle n'aurait pas suivi un inconnu, ça non ! Mais avec tous ces voleurs d'enfants qui sillonnent nos rues depuis Belleville ! Sans compter cet homme au capuchon qui s'exhibe régulièrement dans le Passage de l'Eau Chaude ! Ah ! Vous ne devez pas chômer, Monsieur le sous-brigadier ! Quelle insécurité ! Tout le monde se méfie. Alors c'est pour ça : comme j'étais en congé, je suis allé moi-même chercher Marthe ce midi, chez elle, au 76 rue Saint-Maur, pour qu'elle rejoigne Juliette à mon domicile et qu'elles aillent ensemble au spectacle ! En effet, ma femme avait eu deux places pour la matinée du Bataclan et se faisait une joie d'y emmener Marthe. Moi j'aurais gardé mon petit garçon pendant ce temps-là, vous comprenez ?

Mais quand je suis arrivée avec Marthe, chez moi rue de Charonne, eh bien Juliette n'était pas là : le mot sur la table disait que son patron l'avait appelée pour une retouche urgente et qu'elle avait embarqué le petit avec elle. Marthe était très déçue, alors je lui ai proposé que ce soit moi qui l'accompagne ; elle a dit oui forcément, elle attendait cet événement depuis un bail. On a fait la course jusqu'au Bataclan ; on était un peu en retard mais on a pu s'installer sans problème au balcon, juste quand Madame Gaudet commençait son récital. Un peu légère celle-là, entre nous soit dit... Au bout d'un moment, la gamine a voulu aller faire pipi, je ne vois pas pourquoi j'aurais dit non, je l'ai laissée aller ! Mais voilà, le temps passait, et elle ne revenait pas... A l'entracte je l'ai cherchée partout dans le théâtre. J'ai commencé à paniquer et suis retourné chez moi, au cas où elle serait rentrée seule ; j'espérais, j'espérais, même si je trouvais l'idée bizarre. Évidemment : personne ! J'ai foncé jusqu'à la rue Saint-Maur où elle n'était pas non plus... Et j'ai dû raconter à ses parents que je l'avais perdue...

Nous avons fait le tour des commerçants sur le trajet entre nos rues et le Bataclan ; ils auraient pu la remarquer, une petite fille avec un chapeau bleu, les longs cheveux châtains noués avec un ruban rouge. On a rendu visite aussi à ses camarades de l'école communale. Nulle n'a pu nous renseigner. Il a bien fallu nous résoudre à venir ici. J'ai tenu à accompagner ses parents pour signaler sa disparition ; je me sens quand même un peu responsable, n'est-ce pas ? C'est tout ce que je peux vous dire malheureusement...


***
Vendredi 8 février – 15h - Commissariat Saint-Ambroise - L'homme est visiblement épuisé et triture les extrémités de sa moustache négligée.

Je suis bien le mari de Juliette mais puisqu'il faut éclaircir un peu les choses, je dois avouer que le 133 rue de Charonne, c'est en réalité chez elle plus que chez moi ; je l'ai retrouvée là il y a quelques mois. Elle m'avait quitté à cause d'une rumeur dans la famille... Soi-disant j'aurais eu des gestes déplacés sur sa sœur. Je l'ai convaincue que c'était un malentendu, une vieille histoire, d'avant notre fils ; elle m'a repris, vous le constatez, en me faisant confiance car elle pensait bien que ce n'était pas complètement ma faute... Mais c'est vrai que, parfois, je perds le contrôle...

Quant à l'affaire qui vous occupe, Monsieur le sous-brigadier, entendez-moi bien : que puis-je y faire, à ce qui s'est passé ? C'est trop tard... Mais bon, d'accord, admettons, si vous insistez... Ma voisine Madame Fletch a raison : elle nous a vus à la fenêtre de ma cuisine, Marthe et moi, à l'heure où j'ai affirmé être au concert. Les employés du Bataclan ont raison aussi quand ils affirment ne pas nous avoir remarqués, ni moi ni la petite, cet après-midi-là. Quant à Madame Gaudet, eh bien je l'ai citée parce qu'elle était annoncée sur le programme. J'ai manqué de chance si justement ce jour-là elle était malade... Pourtant je vous promets, j'ai proposé à Marthe de l'emmener moi-même au spectacle, ça c'est vrai, mais voyez-vous elle n'a pas voulu, elle ne pensait qu'à repartir chez sa maman.

Elle a pleuré, et ça m'a énervé. Je l'ai retenue, je l'ai serrée un peu fort. Je ne sais pas ce qui s'est passé dans ma tête. Plus je la rassurais, plus elle se débattait ; j'ai serré encore... Et puis après... Il me semble qu'il s'est écoulé un peu de temps... avant de m'apercevoir qu'elle était morte... Et comment j'aurais pu tout expliquer, là, sur le coup, à ma femme, à ses parents ? J'ai enveloppé son petit corps d'une vieille toile d'emballage qui traînait, enfoui le tout dans un sac de voyage, et j'ai porté mon bagage dans une consigne à la gare de l'Est... J'ai essayé d'oublier... Un coup de folie, oui, juste un coup de folie...

MF
(21 avril 2012)


***

Le meurtre de Marthe Erbelding par Albert Soleilland, en 1907, fut abondamment détaillé, imagé, commenté dans la presse de l'époque, jusqu'à faire basculer l'opinion publique contre l'abolition de la peine de mort en France. )




Le resto de Narihiro




Quelques semaines après
après la grande vague
à Kesenumma
devant le restaurant de Narihiro
des pick-ups s'arrêtent
lourds de gravats de pioches
Les hommes font une pause
dans le grand ballet
du déblayage
qui dure
qui dure
Ils viennent manger
et déposent des choses
les trouvailles du jour
des objets 
rescapés
Narihiro
le chef cuistot
en tient la liste
dans un carnet

Il raconte aux anciens
aux nouveaux
qui lui demandent
qu'il est seul
qu'il a tout perdu
mais il est resté
parce qu'il y a eu un signe
Il raconte
ce quelque chose qui brillait
dans les décombres
Narihiro si fatigué
s'était penché
cassé
avait cueilli prudemment
un couteau
son couteau
à huîtres
Pendant plusieurs jours ils n'avaient pu
approcher
l'étendue dévastée
marécage de douleurs
Ils avaient attendu
éveillés jour et nuit

Narihiro était sans nouvelles
sans espoir
Hideaki
Kosaku
Hiroshi
Sakiko
ses enfants disparus

Plus tard il a reconnu
seulement
Yuriko
et murmuré mon amour
parmi les corps étalés
déchevêtrés démantibulés
dans les carcasses
des bateaux échoués
ici là

le silence

Narihiro raconte
les silhouettes
qui cherchaient des fantômes
avançaient et scrutaient
dans le sang la boue la merde

Narihiro le cuisinier
à genoux
grattant soudain
pleurant
sur des bouts d'enseignes
A cet endroit
c'était chez lui
A travers ses larmes
un éclat
Il a ramassé son couteau
le sien, sûr,
intact
et même celui qu'il préférait

un signe
pas le hasard
non

Il s'est relevé
Il a enfermé le manche dans une paume
son outil
son compagnon
un signe
qu'il fallait continuer
fouiller encore
récupérer
ce qu'on peut
remettre bout à bout
et recommencer
et reconstruire
revivre

C'est pour ça
qu'il est encore là
aujourd'hui
Narihiro rassemble
les gens
les choses
C'est pour ça
qu'il a rouvert
son resto



MF
(18 mars 2012)



Avant scène



Paris, 1900

Georges aime observer les gens, il s'en nourrit, retient leurs silhouettes, note leurs démarches, écoute leurs conversations. L'Exposition Universelle, en drainant une foule hétéroclite où se côtoient les plus honnêtes et les gredins, tous enivrés de Belle Époque, représente une véritable aubaine pour son inspiration...

En parlant de beautés, justement, Georges vient de repérer une charmante dame : elle emprunte là, devant lui, la rampe qui grimpe en pente douce vers la rue de l'Avenir, à la station Invalides. Elle fait quelques pas sur le plancher fixe de la passerelle puis s'engage sur le trottoir mobile le plus lent. La vision est intéressante, d'une élégance simple... Un canotier sans fioritures repose sur une opulente chevelure blonde ramenée en chignons. Elle ne porte pas de cape sur son chemisier haut fermé, orné de dentelle peu ouvragée, les épaules à peine bouffantes. Le minois ne manque pas d'attrait. Dommage de ne pas encore distinguer la couleur des yeux : noisette ? La ceinture serrée autour d'une taille fine met en valeur la poitrine raisonnablement évidente. La jupe longue, classique, accorde ses vagues sur les pas de la jeune femme et laisse entrevoir d'étroites bottines lacées. « Mmm, la jambe doit être fine ! » se dit-il en finissant d'allumer une cigarette.

Elle entreprend de sauter sur la plateforme rapide, mais elle hésite encore, gracieusement craintive, ne sachant comment faire pour ne perdre ni gants ni ombrelle. Georges se risque sans problème sur le plus large tapis roulant et, arrivant à sa hauteur, lui propose sa main, qu'elle saisit...

« Merci Monsieur... »

Elle s'apprête à filer mais il la retient fermement, ce dont elle s'agace. Elle répète : « Merci ! » en lui lançant un regard sévère, déterminé, noisette effectivement. On dirait qu'elle le jauge : costume très ordinaire, pantalon banal à carreaux, gilet boutonné maladroitement sur une chemise blanche juste propre, col cassé sur une cravate grossièrement nouée... La moustache est fière, sinon rien d'affriolant !

« Je vous en prie, Mademoiselle, excusez-moi, c'est que... Je voulais vous aider, c'est tout... », s'excuse-t-il en grognant et lâchant prise.

« Oh j'y serais parvenue, de toute façon !
– Je n'en doute pas... Vous ne voulez pas profiter avec moi du spectacle ? Voilà les pavillons étrangers...
– Non, sans façon, je ne suis pas là pour ça... »

La voix se perd dans le brouhaha du train électrique qui passe sur le viaduc parallèle. Tournant la tête vers le bonhomme, elle s'amuse de le voir saluer les passagers qui les croisent. Elle ne le trouve pas très beau, ni séduisant, plutôt l'allure étrange, à la fois l'air sérieux et l'œil pétillant. Ils sont côte à côte et se laissent porter par le déroulement du trottoir ; elle ouvre son ombrelle et lui, tapotant négligemment ce qui lui reste de cigarette, balance quelques cendres par-dessus la balustrade :

« Alors adieu mademoiselle !
– Faustine.
– Pardon ?
– Mademoiselle Faustine !
– Ah ! Eh bien Faustine, vous ne devriez pas faire la fine bouche lorsqu'on vous accorde un peu d'intérêt !
– Quel goujat !
– Si je peux me permettre, vous diffusez un certain... charme... Un mari ne vous laisserait pas vous promener seule dans cette foule disons compacte. J'en déduis que vous êtes célibataire. Mais croyez-moi, les années passent, ne gâchez pas les occasions ! Vous voyez ce que je veux dire ?
– Monsieur, je suis en service commandé ! Sinon...
– En service commandé ? Vous m'intriguez ! Venez, marchons, j'en ai assez qu'on nous bouscule. Et expliquez-moi ça.
– J'enquête, Monsieur, pour le compte de mon employeur...
– Le bienheureux !
– Il est riverain de cette rue... suspendue, et les nombreux passants lui donnent souci !
– Certes, Paris est très fréquenté en ce moment, ne parle-t-on pas déjà de millions de visiteurs ?
– Mon patron se plaint qu'ils l'espionnent à travers ses fenêtres !
– Et ?
– Pour lui c'est un attentat...
– Comme vous y allez !
– … à la vie privée ! Voyez, nous abordons justement notre avenue, celle de la Bourdonnais : regardez cet immeuble, nous sommes au niveau du premier étage ! Alors que remarquez-vous ?
– Beaucoup de carreaux si sales qu'on ne peut voir à travers ! Les nobles du lieu payent-ils leurs bonnes pour faire autre chose que leurs vitres ? Oh, pardon !
– Tenez là-bas c'est ouvert, distinguez-vous ce qui se passe à l'intérieur ?
– Tout à fait bien ! Jusqu'aux moutons qui ont élu domicile sous la méridienne ! Allons je vous taquine !
– Hélas, quel drame ! On y voit si clair, en effet...
– Ahah ! Quelle affaire ! Mais votre personnage n'a qu'à montrer son derrière à ceux qui l'importunent ! Je me demande d'ailleurs ce qui se passerait si... si par hasard il osait se venger ainsi ! Vous me donnez une idée ma belle, et je vous l'exposerais bien tout en dégustant quelque breuvage qui nous rincerait le gosier ? Qu'en pensez-vous ?
– Je ne sais pas...
– Laissez-vous faire que diable ! Je suis écrivain et vous allez m'aider, nous allons ensemble imaginer quelque scène...
– D'abord dites-moi votre nom Monsieur !
– Eh bien, avant de prendre plume, chère demoiselle, je n'étais que Moineau... Mmm, je vois que cela vous amuse... Mais désormais je me fais appeler Courteline, Georges Courteline ! »

MF
(19 février 2012)


prélude imaginaire à L'article 330




Enfance



C'est un album de bonne taille, mais plutôt mince, de l'école des loisirs, que je garde là, dans ma bibliothèque, à portée des yeux et de la main. Je le feuillette souvent. On y retrouve le scénario d'un vieux moyen métrage, au rythme de quelques images. Certaines sont colorées : sur un fond de teintes grises et pâles ressort un bel élément du décor et de l'action, tout en courbes douces et rouge vif. Cependant, comme pour aiguiser notre imagination, ou la rendre complice, la plupart des photographies réalisées sur le tournage et choisies pour illustrer le conte papier, sont en noir et blanc... Par le cadre, la composition, le sujet, elles rappellent les célèbres prises de vues de Willy Ronis et celles, bien sûr, de Robert Doisneau.

Imaginez donc les rues d'un quartier populaire de Paris dans les années 1950, immeubles sales, persiennes vétustes, becs de gaz, chaussées pavées, 4CV, Vedettes, autobus à plateforme. Ici ou là, quelques écritures publicitaires vantent le savon Le Chat, la gaine Chantelle, les produits Miror, un appareil Frigidaire ; des affiches délavées annoncent Les Orgueilleux, avec Michèle Morgan et Gérard Philippe, au cinéma Le Paradis, La Maîtresse de Fer à l'Alhambra, ou le spectacle en cours au théâtre de Belleville... Dans mon album, on s'égare, un peu plus loin encore, jusqu'à Ménilmontant, le long de venelles pentues, à l'assaut d'escaliers crevassés et surtout dans une espèce de "jungle" : pour leurs jeux et divers règlements de compte, les mômes investissent en effet des terrains vagues, abandonnés pour l'heure entre passé et avenir, derrière des murs fracturés et de fragiles palissades.

C'est l'époque des "doigts pleins d'encre", des bandes d'écoliers en culottes courtes s'égaillant comme des moineaux après la classe. Pascal, le héros de l'histoire, un blondinet, ressemble au Sébastien de Cécile Aubry qui charmera quelques années plus tard tant de téléspectateurs. Le garçon est habillé d'un pull à col roulé ou d'une veste, beiges ; il porte un pantalon assorti, long, souple, et des chaussures fermées à lacets, à peine plus foncées. Six ou sept ans à peine d'enfance ronde, tendre et tristement solitaire dirait-on... Le bonhomme se débrouille tout seul pour aller et revenir de la communale, traverser les rues, grimper les pentes, un mince cartable au bout du bras... Son quotidien paraît bien réglé, tranquille. Mais voilà qu'une rencontre insolite, trouvaille de hasard, va changer la donne. Pascal parvient, enfin, à se faire un copain, plutôt attentif, joueur, et… fidèle ; les deux s'entendent si bien qu'ils ne se quittent presque plus ! Hélas, la trop belle amitié finira par susciter de funestes jalousies...

Avant que l'aventure ne tourne au tragique, puis au magique, les déambulations de Pascal et de son acolyte, si sympathique mais... très encombrant, seront l'occasion de scènes étranges, drôles, voire burlesques, souvent charmantes... Celle-ci par exemple : elle se passe au retour de l'école. Il pleut et Pascal, prévenant, ne veut pas que son nouvel ami soit mouillé. Aussi demande-t-il la permission, dans la rue, à plusieurs personnes successivement, de les laisser s'abriter sous leur parapluie. Les passants acceptent, de bon gré, amusés, comme l'est en particulier ce vieux monsieur à barbichette, coiffé d'un béret, cravaté, vêtu d'un long manteau noir, et dont le pantalon à plis soignés tombe sur d'élégantes chaussures. De la main droite l'homme s'appuie sur une canne et de la gauche il tient haut au-dessus de Pascal son pépin sombre à pommeau rond. La surface du trottoir étincelle de toutes ses flaques et les silhouettes s'y reflètent, sinueuses. Le photographe a fixé les deux personnages alors qu'ils conversent, en marchant, et qu'ils longent la devanture d'un café : on en devine la terrasse, un bout de table ronde, deux chaises à accoudoir, en rotin, un vantail mobile décoré de publicités pour le bouillon Viandox et le Pernod 51. L'enfant semble répondre au vieil homme qui a dû le questionner, par curiosité, et qui le regarde maintenant, en souriant...

Le parapluie protège évidemment Pascal mais, à ce moment précis, il sert surtout de casquette à l'énorme créature que le gamin tient par un fil : les baleines englobent en effet un imposant... ballon de baudruche !

Ce fameux ami, ce ballon au cœur luisant, tout gris sur la photo, le lecteur le sait d'un rouge éclatant !

Combien de fois ai-je raconté cette aventure merveilleuse à mes petits élèves, combien de fois leur ai-je montré le film ? Le ballon rouge ! Ce sensible et fantastique poème sur l'enfance, imaginé par Albert Lamorisse, a accompagné chacun, ou presque, de mes chers apprentis de cours préparatoire, les aidant à apprivoiser la lecture sous toutes ses émotions. Peut-être ne l'ont-ils pas oublié...

MF
(11 janvier 2012)




L'idée de Sammy



Mamie Ginette est de retour le matin de Noël, après s'être absentée quelques jours... Anna et Sammy sont heureux qu'elle soit là pour découvrir avec eux tous les cadeaux au pied du sapin. Cette année, il y a même une surprise sur chaque pile destinée aux enfants : une enveloppe étrange, écarlate et pailletée, où leur prénom, leur adresse, sont écrits soigneusement, en lettres pleines et déliées...


***

Quelques semaines auparavant...


Sammy aime bien faire le grand garçon qui se débrouille tout seul. Le soir, il grimpe dans son lit, celui du haut, avec son livre à lui, pendant que Mamie s'installe sur une chaise, au chevet d'Anna, pour lui raconter une histoire... Cette fois la petite a réclamé un conte de Noël ! Ce n'est que la fin novembre mais on ne parle déjà plus, à l'école ou à la maison, que de fêtes et de cadeaux !  Impossible de ne pas y penser, de ne pas rêver, avec toutes ces lumières dans les rues, ces vitrines décorées, étincelantes, et tant de catalogues qui regorgent de tentations ! 

La tête bien calée sur l'oreiller, Sammy feuillette un dictionnaire illustré, celui des animaux, c'est son préféré : d'habitude, il adore, mais là, il est très distrait, il écoute la voix douce qui monte jusqu'à lui... Encore un récit avec un Père Noël débordé, fatigué... Et ça le fait réfléchir.

Quand l'histoire se termine, Anna s'est endormie et le garçon entend sa mamie qui referme l'album, le glisse sur l'étagère voisine, avant de déposer un tendre baiser sur le front de la petite fille... Elle a dû se relever maintenant. Elle se hisse en effet jusqu'au lit supérieur. Son visage apparaît soudain, transformé par une grimace de sa collection aussitôt suivie d'un clin d’œil complice. Ah, elle s'amuse bien ! Mais lui, quelque chose le tracasse. Il chuchote :

– Dis Mamie, quel âge il a le Père Noël ?

– Hmmm ! Je ne sais pas ! En tout cas il est sûrement très très vieux !

– Et pourquoi il n'est pas à la retraite ?

– Ça, mon pauvre Sammy, je crois bien qu'il y a pensé...

– C'est vrai ?

– Eh bien j'ai entendu dire qu'il a failli céder son entreprise, il y a quelques années, et finalement tout annulé !

– Pourquoi ?

– L'homme d'affaires qui s'était présenté à lui voulait mettre au chômage tous les lutins de l'atelier de jouets, et les remplacer par des robots, choisir un seul modèle chaque année à fabriquer et à offrir, le même pour tout le monde, remplacer le traîneau par une bruyante motoneige, et aussi fermer le bureau de poste...

Sammy écarquille les yeux, se dresse sur son lit et, très en colère, il s'exclame :

– Il aurait interdit d'envoyer une liste ?

– Chut ! Tu vas réveiller Anna... Alors tu comprends pourquoi le Père Noël a préféré continuer à travailler ! Pour lui, il faut que les enfants soient heureux !

– Mais Mamie, quand même, il pourrait avoir des assistants. Tiens, il aurait une association comme la tienne, ce serait cool !

– Comment ça ?

– Ben il ferait apporter les cadeaux aux petits enfants, chez eux, par des gens qui auraient le temps, des grands-pères et des grands-mères comme toi, des bénévoles ; vous portez bien des livres à domicile, là vous pourriez amener les paquets de sa part, ça vous ferait voyager. Vous aimez ça, voyager, non ? Le Père Noël continuerait à fabriquer les jouets avec ses lutins, il élèverait juste un peu plus de rennes pour transporter tous les messagers ; mais comme ça il reposerait son dos et ses jambes !

– Héhé, j'irais au pôle Nord tous les ans ? Quelle chance dis donc !

– Et s'il n'a plus à faire le tour du monde, il peut économiser des heures et des heures et prendre le temps de répondre à toutes les lettres envoyées par les enfants. Moi j'aimerais tant qu'il m'écrive à son tour, ça, ce serait vraiment chouette !

– Sûrement ! Déléguer aux papis et aux mamies, organiser leurs voyages, tenir à jour sa correspondance et rester au chaud, ça peut lui plaire... On lui enverra un message dès demain pour lui proposer si tu veux. Mais là ce soir, il se fait tard et j'irais bien me coucher moi. Allez bisou mon p'tit Sammy !

– Bonne nuit Maminette ! D'accord pour demain, on lui écrit ! T'oublieras pas, hein ?

Mamie promet... Elle descend prudemment l'échelle, éteint la lampe tulipe, quitte à petits pas la chambre, tire légèrement la porte et laisse derrière elle un rai de lumière rassurant. Sammy garde pendant quelques secondes encore les yeux ouverts, fixés sur l'écran magique de son plafond familier : ce soir il y voit se dessiner la silhouette d'un Père Noël tranquille qui, assis derrière son bureau, coche des cases sur une liste, sans doute celle de tous ses seniors volontaires, puis vérifie les adresses sur de luxueuses enveloppes, avant de se plonger dans un dernier courrier. Concentré, appliqué, même s'il mâchonne par instants le haut de son porte-plume en cherchant l'inspiration, il a l'air si heureux ! Moins bousculé, il a presque rajeuni.  

Je suis sûr qu'il va la trouver bonne mon idée, se dit Sammy que le sommeil enveloppe peu à peu...

MF
(21 décembre 2011)




Les mots suspendus



« Il faut que je te dise... »
Voilà ce que le jeune homme prononce après un moment de silence un peu gêné... On dirait qu'il a prévu d'avouer quelque chose ; il s'est lancé mais hésite encore et se met à tapoter nerveusement la table du bout des doigts. Anaëlle n'a pas arrêté de le regarder depuis qu'ils sont assis et elle se rend bien compte que les yeux de son ami cherchent à échapper aux siens : ils balaient le fond de la salle derrière elle, se reposent sur leurs verres encore pleins, ou suivent le manège de quelques mouettes sur la terrasse, de l'autre côté des portes-fenêtres entrebâillées. Il avait pourtant l'air content de la retrouver tout à l'heure... Ils s'étaient même embrassés, certes timidement, frôlés plutôt, en se rejoignant devant le Café de la Plage, au tout début de cet après-midi automnal et doux. Puis, installés face à face à une table, légèrement à l'écart, derrière la vitre donnant sur le large, ils ont échangé, presque joyeusement, quelques banalités : bonne semaine oui, et toi, t'as vu ce film, pas mal, beaucoup de boulot, c'est chouette de revenir, le week-end à la mer, la santé des parents, du beau temps quelle chance, tu crois que ça va durer ?

« Il faut que je te dise... »
Anaëlle perçoit clairement ces mots en même temps qu'elle les lit sur les lèvres de Ronan. Il se tait, écarte les mains qu'il pose plus fermement devant lui, se décide enfin mais là, alors qu'elle distingue parfaitement tous les mouvements de sa bouche, elle est submergée par une sensation de ralenti, de paroles qui s'esquivent, s'estompent et puis flottent, sans bruit propre et dans un calme fantastique alentour... L'absence de bande son se fait vertigineuse, jusqu'au malaise. La tête de l'adolescente entame un virage lent, avec effort, pour détourner son regard vers la plage, elle craint de s'évanouir, de s'effondrer, elle tente de récupérer du solide, un repère, l'équilibre...

Le temps clair offre une vue large et profonde, trop large, trop profonde, alors elle fixe d'abord un rectangle jaune, le dossier d'un banc, puis l'édifice rouge là-bas, le phare : ces points de couleur, stables, lui font un bien fou. Elle va mieux, déjà. Elle est dans son univers. La plage est déserte ; la marée basse a découvert toute une bande de rochers. Elle irait bien, avec Ronan, shooter dans le goémon, voir pétiller les flaques ! Au loin, l'horizon se partage, deux bleus : une teinte d'océan paisible sur lequel clignotent et dansent des confettis d'argent et, au-dessus, un ton azur. Dans le ciel, quelques nuages allongés paressent, des filets blancs, mais elle en devine d'autres, légèrement grisés, arrivant par l'ouest, là, à droite du café, à droite d'eux... Les pins de la corniche, marron et vert sur la palette, dissimulent encore un peu la menace ; pour l'heure, ils profitent du soleil dont les rayons jouent avec leurs branches. Les ombres s'entrecroisent sur les troncs et sur le sol du sentier. C'est devant la barrière très blanche bordant ce chemin que se trouve le banc aux lattes bouton d'or, face au large, pause de rêve, qui l'a curieusement remise d'aplomb. Elle s'y est assise tant de fois, avec Ronan, leurs pensées toutes vers les îles, surtout celle-ci, au milieu du paysage, qui porte le phare écarlate, et beaucoup de souvenirs d'enfance.

« Tu te rappelles la première balade sur l'île ? », s'entend-elle demander, enjouée presque, en reportant ses yeux vers l'intérieur de la salle... Elle sourit aussi, soulagée, car elle a récupéré, derrière le son de sa voix, tous les autres bruits : la rumeur des clients accoudés au comptoir qui bavardent et s'interpellent, les chocs de leurs verres, les tilts en cascades du flipper, et tiens, un store qui claque...

Mais il n'y a plus personne à table avec elle, et lui reviennent en gifles et lui vrillent les oreilles les mots qu'elle n'a pas voulu comprendre il y a quelques secondes - ou quelques minutes, combien de temps au juste, difficile à dire -, la conclusion un moment suspendue : « … Écoute, c'est vraiment fini tu sais, nous deux je veux dire, je te quitte Anaëlle, pour de bon, j'ai quelqu'un d'autre, en ville. »

Le barman vient fermer toutes les baies donnant sur la terrasse et la plage. La météo change vite, c'est normal ici. Le vent s'est mis à souffler, d'un coup, affolant les nuages qui chargent maintenant. Des bourrasques maltraitent déjà le sommet des pins ; au loin il n'y a plus de bleu, plus de rouge, plus d'île, le ciel déploie des rideaux de pluie sur la mer. La tache jaune aussi a disparu, et la vitre se couvre de larmes.

MF
(18 novembre 2011)




Le médaillon du poète



Lyon, Jardin du Musée, le 17 octobre 2011

                    Madame,

Je vous aime...

Lorsque je vous ai contemplée la première fois, abandonnée, yeux mi-clos, bouche entr'ouverte, offrant votre gorge nue, et tout cela sans paraître ni effrontée ni provocante, il m'est revenu les traits d'une autre dame... Comme vous lui ressemblez ! Relief idéal, ravissant, portrait sculpté tout en douces courbes et rondeurs, avec cette ferronnière parant en plus votre front d'une folle élégance ! La jeunesse vous donne une grâce naturelle mais votre pose, la tête légèrement penchée, ajoute une sensualité touchante. Je goûte votre évident émoi, je m'imprègne de vous, je prolonge l'instant, votre mouvement ; mon esprit vous anime, j'espère presque vos bras, ceux de mon amie, j'attends que vos yeux se révèlent et que ses lèvres me sourient... Je rêve.

Depuis bien longtemps je viens ainsi vous rendre visite. Je prends le matin la direction du musée où l'on me tend désormais un billet sans que j'aie besoin d'expliquer quoi que ce soit ; puis j'effectue mon parcours habituel, je vais d'un pas tranquille, j'ai le temps, je marche jusqu'à vous ! Je suis un vieil homme maintenant qui se rattache à ses indispensables rituels, qui cultive ses repères essentiels. Quand j'arrive près de vous, chaque jour, je vous admire et fais provision de votre beauté. Chaque jour je m'installe ensuite dans le jardin, sur un banc à l'écart, auprès des arches du cloître et sous la bienveillance de quelques statues familières. Chaque jour je sors là mes feuillets, mon papier à lettres, mon crayon soigneusement taillé, et je vous écris, je lui écris. Voilà qui remplit ma vie, et me comble.

Je me riais de ce collègue original qui collectionnait les photographies et les films d'Audrey Hepburn, seulement parce que l'actrice lui rappelait son épouse disparue. Une manie qui rendait ses douloureuses journées plus légères... Eh bien je le comprends à présent ! Dans ce Buste de femme en médaillon, daté du siècle de Ronsard, je reconnais vos formes, celles de mon amour envolé, de ma complice disparue. L'inclinaison de votre tête me fait aussi penser à cette autre jeune fille, peinte par Courbet, qui se laisse aller confiante sur l'épaule de son compagnon. Les amants heureux : c'était nous, on se le chuchotait à l'oreille... « Tu pourrais être mon peintre ! », plaisantait-elle tendrement, et je répondais : « Non, hélas, je ne connais rien aux couleurs, mais je saurai te dessiner, avec mes mots, et j'écrirai notre passion, quoi qu'il arrive ! » Et elle de conclure, rayonnante : « Alors, tu seras mon poète ! »

Quoi qu'il arrive... Je l'ai promis ! Et j'ai toujours honoré ma promesse. Florine est partie, mais je la retrouve au fil de mes promenades quotidiennes. Grâce à vous, Madame, à travers vous, je la revois, je la célèbre, je vous écris, j'écris pour elle. Des phrases où, à mon tour, je m'abandonne. Elle lit sûrement toutes ces lettres, dans mon cœur, et je lis son plaisir dans la pierre, simplement.

A demain, jolie dame, nous avons encore rendez-vous, comme d'habitude... L'une et l'autre, Florine et vous, confondues, comme je vous aime !

                              Votre poète
__________

MF
(17 octobre 2011)



Contre-temps



Hier peut-être, à moins que l'événement date d'une semaine, ou plus, les trois aiguilles de la Pendule Centrale, référence unique entre autres pour l'Horloge Parlante, sont tombées, d'un bloc, sur le parvis du Rythm International Building. Comme chacun sait, ou peut-être pas, le RIB, ce prestigieux monument qui tutoie le ciel en plein cœur de notre Primordiale Agglomération, abrite l'Ordinateur Essentiel Universel et Fondamental. Et l'OEUF, en imposant sa cadence, assure le Réglage de tous les Importants Systèmes de la planète....

Le temps s'est arrêté pendant une durée que les experts ne sont pas encore parvenus à évaluer : gageure ? A la période de réparation, menée à bien donc, il faut ajouter les heures - les jours ? - que les techniciens ont passé sur les chemins pour atteindre PARIS. Car ces spécialistes étaient accourus exprès depuis Besançon, dès l'annonce de la panne, pour remettre les aiguilles en place et les tic-tac en état... Insistons sur « accourus » car ils ont dû faire le trajet à pied, forcément, en raison des désordres ferroviaires et routiers : absence de toute référence horaire, feux détraqués... Chargés comme des mules de nombreux appareils mécaniques, leurs bécanes informatiques devenues inopérantes, ces hommes conscients de leurs responsabilités se sont au final montrés à la hauteur de leur tâche.

Tout est rentré dans l'ordre, si l'on peut dire... Rien ne semble avoir bougé pendant l'entracte qui fut un vide temporel. Nul indice de vieillissement, aucun décès n'ont été signalés. D'où cette conclusion évidente et enivrante : l'humanité a économisé de la vie ! Le monde a goûté, hors de tout compte, une éternité temporaire.

Mes amis, je suggère de tenter l'éternité tout court en vandalisant pour de bon l'installation du RIB, en neutralisant les tyranniques trotteuses ! Ne succombons pas aux discours des trouillards qui prédisent la totale anarchie. Osons l'ivresse, gagnons la liberté, arrêtons de calculer et tuons le temps dans l'OEUF !

MF
(13 septembre 2011)

Gamine




Écoute, ma maison, voilà, je m'en vais... Je suis prête, ou presque. J'ai bien compris que nous te quittons pour de bon ! Cette fois, vu le bazar, il n'est sûrement pas question d'un simple départ en vacances ! D'ailleurs j'en ai assez de la fièvre qui règne ici, j'irais volontiers prendre un peu l'air !


Je m'éclipse discrètement, par la baie entrebâillée donnant sur la terrasse, puis je descends quelques marches et m'éloigne, l'air de rien... Arrivée près du portillon blanc, au bout du jardin, côté océan, je décide de ne pas m'aventurer plus loin et je m'assois, dans un creux de la haie qui offre ainsi dans toute sa longueur des niches ombragées. Je les connais bien, je les ai toutes essayées ! De là je peux te contempler toute entière et dans tous les détails ; c'est qu'il n'est pas question de t'oublier ! Comme je rêve beaucoup, je veux me faire une belle provision d'images... On ne sait jamais, au cas où je me retrouverais dans un de ces appartements sombres, ces prisons à petits balcons, que Marinette évoque parfois avec ses copines de la ville...


Je perçois quelques jurons, des bruits de porte, les chocs assourdis des derniers cartons qu'ils entassent dans l'énorme camion garé dans l'allée du garage. J'essaie de me concentrer sur la rumeur qui monte de la plage toute proche, sur le bruissement du vent qui traverse la pinède voisine et qui fait frissonner la haie. Je te trouve décidément somptueuse, ma maison : le rose de tes pierres, la blancheur des pignons, le noir élégant des ardoises. Si solidement ancrée dans le vert, dans le bleu, parfois aussi dans le gris... Tu restes sereine face à la fréquente colère du temps et je me suis toujours sentie en sécurité à l'intérieur de tes murs, même quand la tempête dehors faisait rage. Toi la trapue, assise, confortable, accueillante...


Je connais tous tes coins et tes recoins car j'ai souvent cherché à m'isoler, un peu comme aujourd'hui, pour fuir les foudres ménagères... Je t'ai connue toute neuve sais-tu ? Il n'y avait pas de fantômes lorsque nous sommes arrivés, personne ne t'avait jamais habitée. C'est nous qui t'avons marquée, les premiers, comme un territoire, et j'ai bien participé ; t'en souviendras-tu ? Je suis venue chez toi toute petite, j'ai grandi ici, j'ai joué, tellement...


J'ai quelquefois pleuré, par exemple quand on m'interdisait de sortir, au cas où il m'arrive quelque chose. Et aussi quand ils me laissaient délibérément seule dans une pièce, un peu à l'écart : car c'est vrai, parfois je les agace, ils me jugent trop minus, ou survoltée (franchement, il me faut aussi de l'exercice de temps en temps, c'est naturel non ?). Mais je sais, quand je l'ai décidé, me tenir toute sage auprès d'eux, bien élevée. Si attentive que la famille me présente toujours comme une gamine certainement très cultivée... C'est encore la vérité ça : on apprend beaucoup par le regard. J'aimais bien ici observer par la fenêtre tous ces gens sur le sentier, entre la haie et la plage, solitaires, en couples ou en bandes, penseurs ou pressés, promenant leurs petits ou aérant quelques aboyeurs. Tiens, ceux-là, ils m'ont toujours super énervée, à faire s'envoler les piafs alentour. J'espère qu'il y en aura moins près de notre nouvelle demeure...


Ah ! Je crois qu'on me cherche et Marinette m'a déjà repérée ! Elle s'avance vers moi tout doucement... Mais elle n'a pas besoin de prendre tant de précautions ! Comme si j'allais les laisser partir sans moi ! Je t'aime, ma maison, mais quand même, je sais bien qui me donne à manger tous les jours, alors...


Alors moi, Gamine, je remonte l'allée, tranquille, à la rencontre de ma petite maîtresse ; je miaule en la couvant des yeux, genre pour me faire pardonner, et me glisse enfin, docile, dans le panier à chat dont elle m'a entrouvert la porte.
MF
(17 juillet 2011)

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